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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 11:00

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   Avant, j’étais pépin dans un raisin. Bien calée, figée dans la pulpe. Rien d’autre n’était que cette pulpe et moi, j’en ignorais les limites, la fragile membrane et tout son au-delà. Mon univers était une gélatine, un magma infini, Amortisseur tout-puissant, omniprésent, éternel. Amortisseur avec un « A » majuscule car, ne concevant rien d’autre, je voyais en lui le principe et la fin, l’alpha et l’oméga, bref, Dieu. Je commençais toujours mes prières par : « Amortisseur tout-puissant, Toi qui es partout sans exceptions, continue à m’amortir pour que je ne sente ni ne sache jamais rien d’autre que Toi ». Je ne doutais pas que ma prière fut exaucée étant convaincue de l’inexistence de cet Autre que Lui, mais ça me faisait du bien de demander quelque chose que j’étais sûre d’avoir, ça rajoutait une couche à ma béatitude. Car c’était un état stable mais avec renforcement possible. On peut toujours imaginer de multiplier ce qu’on possède et connaît déjà, jamais ce qu’on ne connaît pas, tout le monde sait ça. 

Donc moi, j’avais de la gélatine, je pouvais à la rigueur en vouloir plus. Il faut des circonstances exceptionnelles pour s’ouvrir à l’au-delà de sa pulpe. Exceptionnel ne voulant pas dire apocalyptique avec anges foudre et éclairs, non. Ca peut être un grain de sable, une paillette, un poil à gratter. Pour moi, ce fut un vers. Il était dans le fruit mais je ne le savais pas. Si petit au début que je ne l’avais pas vu. Certes, il y eut d’imperceptibles frémissements lorsqu’il aspirait à petites goulées la pulpe qui le nourrissait, mais je n’étais pas sur mes gardes, et l’amplification des frémissements se fit si progressivement que je les intégrai en toute inconscience.

Jusqu’au jour où il devint visible. Jusqu’au jour où je me retrouvai nez-à-nez avec lui. Oui, un nez me vint à cet instant précis et tout le reste avec, yeux, oreilles, peau, etc. Alors vous imaginez le choc. Un vrai big bang. Je n’en crus pas mes nouveaux capteurs sensoriels, j’étais éblouie. Il faut dire que c’était un vers luisant. A douze pieds avec une pliure au milieu, il était très symétrique. Il se tenait bien droit devant moi, très fier, très beau. Malgré mon bouleversement, j’ai tout de suite eu envie de le nommer pour m’y retrouver, au cas où il y aurait encore d’autres choses que le tout gélatineux. J’ai murmuré « Alexandrin », à tout hasard. Ca a dû lui plaire parce qu’il a souri. Il a rigolé même. Je n’avais jamais entendu un rire pareil. Je n’avais jamais entendu rire. Ca a fait comme un soleil en moi. Enfin, c’est comme ça que j’ai appelé le truc que j’ai senti, je ne savais pas ce que c’était le soleil. Tout de suite après j’ai eu très faim, c’était l’émotion. Alors je me suis mise à aspirer la pulpe tout autour, goulûment, en faisant beaucoup de bruit. Ca l’a fait encore plus rire, Alexandrin, et il s’est mis à aspirer aussi, pour m’aider. En deux temps trois mouvements, on avait tout avalé, il n’y avait plus que la membrane qui nous gênait. Alors on l’a déchirée, déchiquetée avec mes dents et ses pattes en mille morceaux, et on s’est retrouvé à l’extérieur.

Là, j’ai failli tomber à la renverse. C’était tout le contraire du Un Gélatineux. C’était plein à craquer, ça débordait de partout. Une profusion, une confusion, un enchevêtrement affolants ! D’abord, ça m’a foutu les jetons cette infinité de choses qu’il faudrait bien arriver à nommer. Je me suis dit que je n’y arriverais jamais, j’ai eu envie de retourner dans ma gélatine, mais c’était trop tard. Alexandrin se tortillait de rire devant ma mine effrayée. Ca m’a rassurée. C’était un rire qui facilitait les choses. Toutes les révolutions devraient se faire par le rire. Alors j’ai attrapé une des pattes qu’il me tendait galamment et j’ai fait mes premiers pas dans l’altérité.

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