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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 09:15

 

P1010312-copie-1Rue Rambuteau dans un café, Pierre, gueule de gitan, moi, pensées voilées, et une guitare, debout contre la chaise, sa main posée dessus.

D’abord, il parle à peine, me laisse le chercher à phrases mesurées, à tâtons dans ses silences. Puis il s’exhale  à petites bouffées dans les volutes de sa cigarette, concède une ellipse, se laisse entrevoir. Pourtant c’est lui qui donne le tempo,  lui qui déroule le thème ; je m’y ballade à mots glissés, il avance à voix traînée, sans savoir vers quoi, qu’importe, le duende nous pousse.  Bientôt, sa parole se désenserre, ose une échappée, rythme pair, encore régulier. Je cède l’espace. Il s’y engouffre par bribes, staccato, puis par bourrasques, de plus en plus rapprochées.

Soudain accord plaqué,  tout s’accélère, le souffle a ouvert la porte à d’autres mots, ses mots à lui, cachés, raclés, arrachés, ils s’échappent, flottent, se prolongent en résonnances chromatiques, cri étouffé venu de loin, plus loin que lui, cri sourd assourdissant, contenu, débordant, sanglant, le sanglant,  sauvage, apprivoisé. Il maîtrise, l’habitude, il se connaît par cœur, son cœur au bout des doigts, ses doigts sur sa guitare, guitare thoracique aux six cordes tendues au-dessus de son vide. Il y funambule, en joue, s’y  joue, à pile ou face, s’y montre à nu en toute pudeur, toute innocence, sans fioriture, pour s’expulser, sortir de sa gangue, cette douleur, son histoire si banale. Il raconte : Enfance assassinée, pas de chemin. Juste un pas. Après l’autre.  Pour avancer, pour pas mourir, une seule amie, son héroïne, sa blanche, elle l’a pris par la main avec sa main de fer dans un gant tout mité, elle a joué les mamans, lui a chanté une berceuse et dit des mots d’amour en lui trouant la peau. Le sommeil n’est pas venu.  Alors il a sucé des petits bonbons légaux dans l’espoir d’y trouver le goût d’enfance qu’il ne connaissait pas, et il a bu du vin, beaucoup de vin, jusqu’à la lie, à La Santé, sans y entrevoir la vérité. Il a joué avec le feu, les femmes, pour s’y brûler les ailes, mais le bois de sa croix n’était pas celui dont on fait les feux de joie. Ses ailes sont restées accrochées, bringuebalantes, balayant toute la crasse des trottoirs de Paris.

Lorsqu’il s’est fait si lourd que l’asphalte des rues ne le supportait plus, il a rêvé d’une corde pour pouvoir se pendre. Il en a trouvé six. Trois cordes de métal, trois cordes de nylon tendues sur une guitare, une main par-dessus. Il était fatigué, alors il s’est assis et il a écouté, visage dans les mains, ce que disaient les cordes. Par-dessus la guitare, un homme, joues creuses et regard plein. Il a joué longtemps parce qu’il résonnait dans le silence de Pierre, tango, rumba, chacha ou bien tout autre chose, il a joué longtemps parce que son temps était compté. Puis il a levé la tête et il l’a regardé, et quand il l’a bien vu, a dit : « Prends ma guitare ». Pierre a touché les cordes et le bois encore chaud,  et puis il a roulé ses doigts sur les six cordes, ses doigts sur ses entailles, aiguilles de métal, caresses de nylon, et par sa peau trouée son cri s’est échappé. Et les cordes ont vibré.

Trois cordes de nylon, trois cordes de métal, six pour ne pas se pendre.

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myriam.rubis.wenig.over-blog.com
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commentaires

William 14/09/2011 12:15


Je finis par ressentir une certaine timidité, peur de n'être point de la trempe, de n'être pas carrossé à votre envergure !
www.de-maux-en-mots.com sur overblog


William 14/09/2011 11:28


Nous ne sommes que rarement de bons critiques à notre encontre, il est donc judicieux de ne se faire aucune censure, et accpeter qu'un coup de franchise ne soit pas forcément digne du prix
Goncourt.
Je crains toujours d'évoquer ma plume, de peur Qu'on l'imagine plantée à un endroit peu flatteur, mais j'essaie d'égayer, d'amuser, de pousser ceux qui acceptent de me lire à goûter au bonheur sous
toutes ses formes.
Profiter de cinquante cinq ans de vie riche en émotions en tous genres n'ai pas une tache désagréable, après tout !
A bientôt, puisque c'est dit, j'aime vous lire, même lorsque je n'ose commenter; la preuve: je sors tous les matins dans mon jardin lorsqu'il fait encore nuit, en espérant y découvrir ma Bonne
Etoile !


myriam.rubis.wenig.over-blog.com 14/09/2011 11:54



Oui, il faut accepter de ne pas toujours réussir à planter sa plume au meilleur endroit. Bien, dites-moi tout, où se trouve votre jardin, que j'aille y faire un tour ? Si c'est du rire et du
bonheur que vous y faites pousser, j'ai hâte ! 55 ans d'émotions dites-vous ? C'est insuffisant. Moi j'en ai 50 et je débute à peine.



William 14/09/2011 06:32


J'ai entendu crisser le blues d'un moment ressenti jusqu'au fond des tripes ! J'ai cru voir, apercevoir, comme si j'y étais moi même alors merci ! Merci tout court pour un souvenir que je ne
n'avais pas en magasin ! Et on en veut encore !


myriam.rubis.wenig.over-blog.com 14/09/2011 10:02



Merci du coeur, William ! J'avais des doutes sur ce texte, qui me tenait à coeur mais ça ne suffit pas toujours. Mais dites-moi, vous me semblez avoir une jolie plume. Vous l'utilisez ou la
faites voler au vent ?