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10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 17:46

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Tout ce que je sais de toi, ma fille, c’est que tu as quinze ans et que tu t’appelles Nour. Nour, comme la lumière. Les prénoms, crois-moi, on les reçoit par hasard, mais le hasard quand on sait l’allumer peut briller dans la nuit. Il fait sombre en ce moment, il fait froid et j’ai la vue qui baisse, alors pour bien te voir, ma fille, je craque une allumette. C’est pas grand-chose, une allumette d’espoir, un souffle, un mot craché et elle s’éteint, il faut faire attention, Nour, très attention. Alors sans tout à fait les joindre, je mets mes mains autour de la petite flamme et je parle tout bas pour te voir dans la nuit. Tu es belle, je le savais, une gazelle, une princesse orientale, tes cheveux sentent le jasmin et du miel noir coule dans tes yeux. Tu es une guerrière aussi, tu marches le corps droit et ça me plaît, ne laisse personne te faire courber la tête pour de mauvaises raisons. Sois fière, ma fille, fière d’être qui tu es. J’ai dit : qui tu es, pas qui on veut que tu sois. Mais je ne suis pas inquiète, tu es bien une rebelle et tu n’obéis pas aux ordres que tu ne comprends pas. C’est certainement pour ça que le jour où on t’a dit : « Observe une minute de silence pour les enfants juifs qui ont été assassinés. » tu as répondu que tu ne voulais pas sucer du juif. Tu as eu raison, il ne faut rien sucer contre son gré, rien ni personne, et surtout pas des adjectifs absurdes, de ces adjectifs qu’on vous claque au nez comme une porte définitive et qui vous emprisonnent dedans autant que dehors. Il faut dire qu’on vit au temps des adjectifs, des étiquettes de la peur, des drapeaux et des bannières sous lesquelles on range les enfants en petits soldats pour qu’ils se jettent mieux l’un sur l’autre. On vit au temps des marques, des marques apparentes, et on vous a marqués, tous, tatoués jusqu’au slip Calvin Klein et à l’âme ceci ou bien cela, comme des bestiaux dès la naissance pour que sous les marques visibles disparaisse l’essentiel.

Mais tu n’es pas dupe, alors quand on t’a dit : « Observe une minute de silence pour ces enfants de marque juive » tu as désobéi et tu as eu raison. On n’observe pas une minute de silence pour une marque ou un adjectif. D’ailleurs, aucune marque, aucun adjectif n’est mort, bien au contraire, ils sont plus vivants que jamais. Tous. Si on t’avait dit : « Des enfants sont morts, des lumières, des Nour ont été éteintes, et à cause de ça, il fait plus noir dans ton monde », alors là oui, sûrement, tu aurais su te taire. J’ai dit te taire, pas observer le silence. On n’observe pas le silence, il est invisible. On ne fait pas silence non plus, il ne se laisse pas faire. Il vient ou ne vient pas, c’est selon, selon l’espace en nous, et comment viendrait-il avec tous ces bruits qu’on nous met dans la tête, crachés par des machines et des hommes à penser. Le silence est un pays qui refoule aux frontières ceux qui ont des mots et des papiers d’identité, des certitudes, des idées de marque et des faux dieux préfabriqués. Les vrais dieux ne sont pas ceux qui crient, Nour. Les vrais sont ceux qui nous attendent au pays du silence.

Alors si tu veux bien, Nour, pendant que tous les autres parlent et disent n’importe quoi, on pourrait toi et moi se donner rendez-vous au pays du silence, on pourrait se taire ensemble et juste se regarder avec nos yeux qui sont de la même couleur.

Shalom, ma fille, shalom.

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william 24/03/2012 16:25

Sujet oh combien scabreux au pays des hommes marqués de leur temps, celui des raccourcis télévisuels, des faux penseurs et mal pensants, celui des micro trottoirs, qui assument le même office que
les poubelles que l'on dépose au même endroit. Mais une chose est sûre, sujet magnifiquement traité, et sur lequel je ne peux qu'abonder en silence !

myriam.rubis.wenig.over-blog.com 24/03/2012 17:22



Ouf, merci William, ça fait du bien, parce qu'au pays de ceux qui pensent droit devant eux, et parfois au pas de l'oie, il devient très difficile, pour ne pas dire risqué, de parler avec ses
mots et ses émotions plutôt que de brailler un hymne sous une bannière. Bon, blabla, plus j'ajoute de mots, plus je soustrais au silence.


PS : William, vous pouvez me renvoyer l'adresse de votre blog ? Merci !