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23 décembre 2013 1 23 /12 /décembre /2013 21:27

berlin eastsidegallery

Je suis possédée par une maison. Une petite maison perdue dans les montagnes et qui n’a l’air de rien, parce qu’elle se cache entre les arbres et qu’elle est couleur terre. C’est un pêcheur de mots et de silences qui m’a confiée à elle un jour d’octobre, juste avant de se dissoudre dans le paysage. Alors je la laisse s’occuper de moi, c’est-à-dire me perdre dans ses entourages. Parce que c’est d’abord ça qui conte. Ses autours, ses dessous, son pardessus. C’est ça qui dénude. C’est le ciel qui te dépiaute jusqu’au trognon en te reflétant tout nu, et les montagnes qui t’inversent avec les perspectives. Parce que là-bas, une feuille de trèfle peut t’envahir et un pont romain disparaître sous ton pouce. Là-bas, un citron t’ensoleille et un insecte t’absorbe comme une goutte de rien, mais les évènements du vrai monde, ceux de la télé au bar du village, ceux-là t’indiffèrent.

Ca, c’est le jour, tu t’y retrouves encore un peu, même à l’envers. Mais la nuit… La nuit, tu changes carrément de dimension pour te délimiter, te confondre. Tu vois les arbres par en dessous et par au-dessus, avec leurs étoiles en pendeloques et le vent qui essaie de les décrocher, et tu sens les frémissements jusque dans le tronc du saule, et comme la lune, tu te fracasses dans l’eau. Et si ça souffle vraiment fort, au point que les feuillus se prennent pour la mer, tu entends les galets rouler et les vagues éclater dans le ravin. Avec la pluie par là-dessus, mais une vraie pluie bien grasse, il pousse même des nageoires aux étoiles. Alors tu les regarde passer par le hublot de la cahute, avec le village qui glisse dans la vallée, et tu attends. Tu attends longtemps. Parfois un peu trop.  Quand ça s’éternise, je profite d’une envie de pisser pour aller sur le pont me faire éclabousser, et après, je profite d’avoir eu bien froid pour me coller au poêle avec mes rêves. Là, ils se sentent bien ; là, ils se déploient, comme des ombres sur les murs blancs et ils posent leur bout d’aile sur les choses (corde de guitare, vieux panama, opinel) pour les faire parler.

Une nuit, comme ça, il y en a un qui s’est attardé sur la table de chevet et qui lui a fait des caresses, et la table, elle en a été secouée, et j’ai bien senti qu’elle avait envie de l’ouvrir. Son tiroir. Plus moyen de faire celle qui n’avait rien remarqué ou qui s’en foutait depuis cinq ans. Depuis que le vieil homme était parti en laissant tout en vrac. Alors je me suis approchée et j’ai libéré le tiroir, et la première chose qui en est sortie, c’est du silence. Et la seconde, ce sont des mots sur du papier, et ces mots, ils racontaient des histoires. Des histoires exactement comme ce pays. Des histoires qui te dénudent, te reflètent et t’inversent. Des histoires qui te dé-limitent et te confondent.

Je pouvais pas les laisser dans ce tiroir.

C'est comme ça je suis devenue porteuse de contes.

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commentaires

Olivarius 28/03/2014 10:12

Très, très beau texte. Magnifique démonstration de ton talent pour jouer avec les mots, des mots tout simples et pourtant porteurs d'émotions et de sensations intenses, connues de tout le monde. Tu inventes en même temps tout un monde, et tu fais comprendre ce qu'est une conteuse : un genre de poète ! Un garçon, s'il est un ancien boy-scout ou randonne à ses heures perdues, sait ce que c'est que d'avoir la fesse chatouillée par l'herbe ! Quand on a erré dans la nature, on comprend encore mieux combien la maison ou le chemin qui assure au randonneur égaré qu'il est sauvé sont des images qui parlent puissamment à notre âme - les savants appellent cela des symboles, je crois. En même temps, quand je passe près des anciens mas en ruines qu'on trouve très loin des villages et de la vallée, je pense à la vie de misère des gens qui les ont bâtis et occupés. On recueille parfois sur ces familles des souvenirs qui font se demander si ces gens pouvaient rêver, comme nous le faisons facilement en repassant par ces lieux désertés, ou joliment retapés. Heureusement, il y a tous ces contes traditionnels, et le souvenir des conteurs de ces campagnes qui nous prouvent que oui, il y avait aussi une place pour l'imagination dans ces vies laborieuses. On peut tout de même se demander si la société dite moderne n'a pas démocratisé le rêve en même temps que le téléphone portable et la dépression nerveuse !

Myriam 28/03/2014 20:10

Oui, c'est une terre aussi belle que dure, cette Andalousie des villages blancs. On a souffert là-haut pour faire pousser quelque chose. On s'y est battu... Juste avant d'arriver chez moi, il y a un ravin qui s'appelle " le ravin du sang " (el barranco de la sangre). Le sang des maures et le sang des chrétiens y ont coulé abondamment, et il paraît qu'ils s'en voulaient tellement, que le sang des uns coulait d'un côté et celui des autres à contre-courant. Bon. Le répète pas, mais moi je crois qu'ils se sont un chouïa mélangés, leurs sangs.

Barbara 26/04/2013 13:12

C'est beau... surtout le deuxième paragraphe. Cette musique, cette poésie, ces images, ça me fait un peu penser à Baricco par moments, j'adore.

Myriam Rubis 27/04/2013 21:15

Ouh la !!! Baricco !!! Dis carrément que je te fais penser à Dieu !! Bon, heureuse d'arriver encore à te plaire, la barre est haute !!! Ton dernier texte aussi m'a bien atteinte. bises

Michel Kisinis 03/04/2013 15:03

Une véritable brodeuse de contes ! :)

myriam.rubis.wenig.over-blog.com 03/04/2013 18:28



Merci. J'apprends... Vous êtes brodeur, vous aussi...



William 23/03/2013 13:05

Ahahahahahahah....Je n'ai jamais connu le petit brin d'herbe qui vous chatouille la fesse, étant malheureusement (pour l'occasion) de sexe masculin, je pisse debout, lorsque je suis dehors sous la
lune ou les étoiles, Il faudrait de sacrées herbes hautes, pour venir me chatouiller une fesse perchée à au moins un mètre de haut. Le vile est à mettre en corrélation avec l'ensemble des images
féériques qui sont propagée par le reste du texte ! C'est délicieux, ensuite on prend ses plaisirs où l'on veut, et où l'on peut ! Bon weekend

william 23/03/2013 08:58

Magnifique introspection pas trop spectée ! J'adore l'intrusion de la réalité sans fard au beau milieu du divin, de ces viles besognes physiques, celle là même qui nous sortent chaque matin de nos
prairies de rêves, pour nous forcer à nous enfermer dans ce cagibi des mauvaises odeurs ! Encore bravo, on se délecte !

myriam.rubis.wenig.over-blog.com 23/03/2013 11:47



Merci William ! C'est un texte en cours... Peut-être le début d'un truc. Mais pisser dans la nature n'a rien de vile, William ! Vous avez déjà fait ça sous les arbres, les étoiles, les nuages ?
Avec le petit brin d'herbe qui vous chatouille la fesse ? Les ombres tout autour ? C'est di-vin !!!!