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31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 00:07

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On l’a trouvé au petit matin camé cramé refroidi sur une bouche de métro des Champs Elysées. Bien achevé, troué de partout. Ses bras nus à coups de seringue, sa belle gueule noire d’un coup de talon aiguille entre les deux yeux. Ca lui en faisait un troisième, parfaitement rond. Plus que fini, au-delà. Vertigineux. Mais c’était pas ça qu’on voyait en le regardant.  Ni les trous, ni le rouge sur le noir. C’était son sourire au-dessus. Pas gêné par la mort, le sourire. Déployé, en vol, en bras d’honneur à la camarde. Indifférent à la logique des choses.

Au milieu des vitrines et des gens bien léchés de partout, un manque de discrétion pareil, ça ne pouvait pas passer inaperçu. Alors très vite, il y a eu un attroupement tout autour. De filles surtout, aimantées par ce sourire, cette manifestation de printemps sur l’avenue des morts vertueuses. Ca donnait une impression de bonheur absurde malgré le sang et cette puanteur, parce que sûr que c’était pas le genre à se laver souvent, y’avait qu’à voir ses vêtements raides de crasse,  mais non, ça les décourageait pas, elles étaient là agglutinées comme des mouches à miel. Les policiers, arrivés comme il se doit sur les lieux, avaient beau faire, elles ne décollaient pas. Evidemment, ils auraient pu user un peu plus fermement de leur autorité, mais quelque chose les retenait, quelque chose d’inexprimable pour un cerveau de flic même noir, quelque chose comme de la crainte ou du respect pour ces yeux ronds des filles qui encerclaient le mort. Et des garçons aussi, car il y en avait, mais avec un genre. Un genre à sentir des trucs en silence, un genre féminin purement masculin. D’ailleurs, personne ne disait rien. Même les filles taisaient. C’est le sourire qui parlait pour tout le monde. Bavard il était, incontinent, débordant de choses qui ne se disent pas. Ca sortait de lui en ondes concentriques, ça irradiait, ensoleillait, ça brûlait aussi, quelque part dans la poitrine, ça clouait mais ça allégeait en même temps, comme si c’était les attroupés qui se vidaient par ce sourire. Les policiers étaient perturbés. Ils voulaient faire leur travail, parce que ces gens-là ont le sens du devoir en unité de temps et de lieu, de leur fonction de représentants du commerce de l’ordre et d’effaceurs du désordre. Et c’est pas toujours facile, faut pas croire, de rengainer ses inspirations en dégainant son aspirateur de technicien de la surface publique. Mais là, rien à faire, ce coup d’éclat de sourire, ça les gênait terriblement, alors ils faisaient semblant en attendant les pompiers. Comptaient sur eux pour nettoyer les éclaboussures de bonheur sur leurs chaussures, leurs pensées, leur routine, et il leur venait des idées de pré, de coquelicots et d’amour éperdu. Ils n’avaient pas l’habitude, ça se voyait à leur air hébété, emprunté à un autre. Mais les pompiers n’arrivaient pas à cause des embouteillages sur les Champs-Elysées, et l’attroupement féminin au sens large s’épaississait. Il y avait même une grande blonde chanelisée, accessoirisée et parfumée qui se penchait de plus en plus sur la puanteur et le sourire, à contre-sens, rebrousse-Guerlain, ça ne ressemblait à rien. Les autres regards tentaient de le lui exprimer mais ça ne l’atteignait pas. Elle se rapprochait, se rapprochait, ça aurait pu déraper quand tout à coup une petite vieille, si petite que personne ne l’avait remarquée, l’a poussée doucement en disant d’une voix minuscule mais sans réplique « Age before beauty ». La blonde, ça l’a scotchée. Elle était trop bien élevée pour résister. Et la vieille en a profité. En deux temps trois mouvements, elle était sur le sourire, agenouillée, son visage tout contre. Elle est restée là à le contempler, à le boire par ses yeux qui rajeunissaient, longtemps. Et puis elle s’est mise à marmonner quelque chose comme : « Alors te voilà. Enfin. Mon unique. Mon pour toujours. Tu as pris ton temps mon saligaud, et tout le mien. » La blonde et les autres auraient voulu la dégager du soleil, elle se prenait pour qui la vieille à l’accaparer comme ça, mais quelque chose les retenait. Quelque chose qu’ils ne savaient pas nommer et qui les effrayait. Un truc démodé en tout cas qu’eux ne se seraient jamais permis. Faut vivre avec son temps. Chacun le sien, sinon quoi merde où va-t-on ? Tout se mélange et il n’y a plus de repères. Ils en étaient là de leurs réflexions jalouses quand soudain, au milieu de toute cette paralysie, elle a osé, oui, elle a osé ce qu’aucun autre n’aurait fait, même pas la blonde. Elle a posé ses lèvres ridées sur le sourire et elle l’a avalé. Cul sec. Ca a fait une éclipse. Plus que du noir et du froid autour. Mais la vieille, elle, elle s’est mise à briller. Son petit corps tout recroquevillé sur celui du camé est devenu phosphorescent. Tout le monde s’est pétrifié.

Et puis un flic s’est secoué la stupéfaction de dessus le paletot et s’est approché tout doucement, avec encore des idées de coquelicots dans la tête. Il l’a touchée, à peine, respectueusement. A constaté qu’elle était morte. Partie. Envolée. Avec son unique, son pour toujours, et avec celui qui le lui avait rendu dans son dernier sourire. Surdosé d’amour.

 

Myriam Rubis

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commentaires

axoujpdt(je parle de tout) 06/05/2011 13:54


tu peux écrire tous les contes que tu veux sur la communauté tant que se sont des contes A+


axoujpdt(je parle de tout) 05/05/2011 18:55


C bon tu es inscrite!
A o faites je suis une fille.
Aller A+


myriam.rubis.wenig.over-blog.com 05/05/2011 18:59



Je m'en suis doutée en voyant les images de manga, mais je suis pas déçue. J'ai écrit des contes un peu space peut-être. Je peux en poster un sur mon propre blog et tu verras si ça colle avec le
tien. J'ai l'intention d'en écrire d'autres, plus simples. Je vais faire un stage avec Henri Gougaud...


Enchantée.


Myriam



gaspard-de-la-nuit 16/03/2011 08:58


Sans vouloir la jouer ancien baroudeur du trottoir au petit matin, ça fait sans doute écho à pas mal de souvenirs. C'est sans doute un ressenti très personnel. D'ailleurs mes allusions m'enchantent
autant qu'elles me dérangent. Je n'ai pas peur d'avouer adorer le dérangeant, le Noé, l'Irréversible, le Transportant artificiel. J'ai lu ton texte d'un trait comme un rail. Effet immédiat. Presque
un Mandrax !


gaspard-de-la-nuit 16/03/2011 08:30


Etrange. Une - très - rare lecture confinant à une sorte de malaise, de sensation poisseuse et brumeuse, avec de drôles d'idées en tête. A mi-chemin entre Trainspotting et un film de Gaspard Noé.
Bref, ça me dérange. Pourtant, c'est joliment dit mais non le destabilisant l'emporte sur le tranquillisant. Entre haut-le-coeur et nausée, mon petit-déjeuner me travaille autant que le sens et la
forme de ce texte. Je vais me jeter un rail pour détrôner la seringue. Ca ira mieux après...


myriam.rubis.wenig.over-blog.com 16/03/2011 08:54



Trainspotting!! Carrément ! Pour le coup, tu es le premier à me dire ça. En fait, il est très très romantique, mon texte ! Avec tentative de dépassement du romantisme. Bon, je l'aime celui-là,
pour une fois j'ai pas peur de le dire !