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10 septembre 2013 2 10 /09 /septembre /2013 10:21

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Ono était beau. Ono était heureux. Ono était beau parce qu’il était heureux et que sa joie simple passait, comme un rais de lumière, par la fente de ses yeux.

Le jour il travaillait au champ ; Le soir, à l’heure du bœuf, il partageait avec ses parents repas et tendresse à feu doux. Des lueurs de chandelles traversaient leur maison et se perdaient dans les ténèbres autour. 

Le bonheur pur attire les mangeurs d’âme et les désespérés. Un esprit affamé, une bête maigre qui chassait par là renifla le rire tendre d’Ono et en eut un vertige. Elle s’approcha de la maison aux cloisons fines, y colla ses yeux verts et ses oreilles pointues. C’était la Kitsune, la renarde aux cent vies,  l’insatiable, la dévoreuse, l’amoureuse

Lorsqu’elle vit Ono, elle n’eut plus faim que de lui. Chaque murmure, chaque soupir échappé du garçon, elle l’aspire, s’en remplit, s’en déborde, sent bientôt queses flancs sont trop maigres pour tout contenir de lui. Alors, pour la cent et unième fois, elle redevient femme, toutes les femmes, toutes les renardes depuis la nuit des temps. Son pelage tombe, son corps se déploie en courbes sous la lune, s’asperge d’étoiles, se couronne d’une chevelure en flamme. Un voile brumeux  la déshabille, une perle luit à son front. Elle approche ses lèvres rouges d’un coin de fenêtre et y souffle son désir fou. Dans la bouche d’Ono, les mots tout à coup s’emmêlent,  son cœur se débat, il étouffe. Les murs, les regards qui l’entourent sont soudain trop étroits. En silence il se lève, titube vers la porte, plonge dans les ténèbres.

Un tourbillon de bras, de jambes, de morsures douces et de baisers féroces, l’emporte au creux des bois.

Jusqu’à l’aurore, la Kitsune donnera à son amant la mousse sur la pierre, la feuille sous l’étoile,  le chant, le cri, l’oiseau, et lui volera tout le reste. Aux premières éclaboussures de l’aube, le visage de la femme-renarde s’allonge imperceptiblement et un duvet léger cuivre sa peau, mais Ono ne voit rien. Ou bien voit autre chose. Dans un dernier baiser affolé, elle souffle : « Ce soir, même arbre, même étoile. » et disparaît. Les bras d’Ono se referment sur le vide et tout devient froid, tout devient gris, le vert, le bleu, le monde. Ses jambes le traînent jusque chez lui, mais il n’est plus dans ses jambes, il est tout entier dans la Kitsune, il est à l’heure et à l’ombre où il la retrouvera. A la lune prochaine et à toutes les suivantes. Les semaines, les mois passent, mais pour Ono, il n’y a plus de temps ni d’espace, seulement un point incandescent au creux de la nuit, là où la renarde devenue femme et l’homme devenu flamme ne font plus qu’un. Le jour, il est en cendres. Le jour, il est sans vie. 

Ses parents, effrayés par ses yeux de plus en plus vides, ses joues creuses et son silence, décident d’aller consulter le sage Inyoshi à la ville. Aux premiers mots, le vieil homme devine un envoûtement et prescrit l’isolement total. Le soir même, le jeune homme est ligoté à son lit et sa chambre barricadée. Tant que le soleil roule dans le ciel, Ono est un pantin docile que tout indiffère, mais à la première étoile, aux premiers froissements de nuit, il revient en lui, se tord, tire sur ses liens comme une bête prise au piège, appelle, implore. Un aboiement déchiré lui répond. C’est la Kitsune qui l’attend, l’exige et rôde de plus en plus près, de plus en plus folle. Les cris de leur fils transpercent les parents qui s’accrochent l’un à l’autre pour résister à ses supplications. Pour son bien, se répètent-ils. Pour son bien. Ils tiennent toute la nuit, peur serrée entre leurs bras. Au petit matin, silence. La mère s’arrache à son mari, se précipite vers la chambre, débarricade en tremblant la porte. Pièce vide. Un courant d’air soulève ses cheveux. Par la fenêtre brisée elle voit, sur le sol, des traces de pattes. Huit pattes qui filent vers la forêt.

Au loin, deux voix animales, un cantique sauvage, incendient le ciel.

Myriam RUBIS

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