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16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 11:30

manuPsy.jpg  Peinture de Manuel Müller

 

Parfois, on oublie qu’on se souvient, et si je m’écoutais, je dirais tant mieux. Seulement ma psy ne veut pas que je m’écoute. J’ai pas plus tôt posé mes fesses dans le fauteuil à poils bruns qu’elle a son petit mouvement de menton qui veut dire : « Alors ? » surligné d’un regard plein d’attentes. J’ai tellement peur de la décevoir que je cherche vite fait un truc, mais un léger qui flotte, pêché à la bordure des vrais ennuis, bref juste assez pour l’occuper sans la faire sombrer dans le pathos. Parce qu’elle m’inquiète depuis quelques temps. D’abord, elle fume trop et elle est dans un tel déni que chaque fois qu’elle crache ses poumons, elle me sort : « C’est la toux de bonne santé. » avec sa voix déchirée de Marianne Faithfull sous Mick Jagger. Et c’est vrai que d’un certain point de vue, c’est une manifestation de vie. D’un autre, ça sent un peu le sapin.

Je me demande ce qui l’a conduite à une telle dépendance. Divers indices me font penser qu’elle est latino-américaine et qu’elle a franchement outrepassé la soixantaine. Donc, il y aurait du Pinochet là-dessous que ça ne m’étonnerait pas, et c’est pas parce qu’elle exerce boulevard Saint-Germain que c’est pas une ex-révolutionnaire prête à tout pour faire triompher la liberté. Je dirais même, à en juger par ses palmes au coin des yeux, qu’elle a été torturée, son amant électrifié sous ses yeux et leur enfant adopté par un flic ou un banquier. Plus je la regarde, plus j’ai mal, au point d’avoir l’œil qui pique, mais pour qu’elle sente pas ma compassion, j’embraye très vite sur la fois où j’ai fait pipi en classe. Ca, ça l’occupe trois secondes. Elle note et puis elle tapote son carnet avec son stylo, l’air de dire : trouve mieux. Bon. J’essaie la fois où ma meilleure amie m’a piqué un mec, sans préciser que c’était une tache et qu’en fait elle m’a rendu un super service. Double trahison, ça me semble bien. Et en effet, elle tend l’oreille. Je me dis c’est bon, je vais étoffer avec quelques détails croustillants sur nos pratiques sexuelles, mais voilà qu’à partir de mes schémas amoureux, elle trouve moyen de dévier sur mes parents. OK je comprends. Les siens ont dû être précipités d’un avion dans l’océan par les escadrons de la mort et elle projette sur moi son sentiment de perte.

Mais là elle pousse, je trouve. Même pour l’aider, j’ai pas envie de parler de mes parents, c’est trop personnel. Et d’abord, qu’est-ce que je pourrais bien en dire ? Que c’était deux déséquilibristes brillants qui dévissaient comme personne dans des abîmes grandioses ? Que j’aurais bien aimé pouvoir faire aussi bien mais que je n’ai jamais réussi à tomber que de ma petite hauteur ? Parce qu’au fond, c’est ça mon drame, et d’ailleurs la raison pour laquelle je suis venue consulter : malgré tous mes efforts, mes exercices de douleur quotidiens, mes lectures déprimantes et mes mises en condition tragique, je n’arrive pas à souffrir à leur niveau. J’y peux rien, tout me fait rire. Même moi. Je cherche les mots pour lui expliquer, mais tout ce qui me vient, c’est cette comptine apprise en CP : « Les feuilles pourront tomber, La rivière pourra geler, Je veux rire, je veux rire. La danse pourra cesser, Le violon pourra casser, Je veux rire, je veux rire. Que le mal se fasse pire, Je veux rire, je veux rire. »*

Et là-dessus, j’éclate en sanglots. 

 

*« Autant en emporte le vent », Jean Moréas

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commentaires

william 23/01/2012 11:26

Alors du coup, trop fier d'être dans la confidence ! Croix de bois, croix de fer....... je garde le secret!

william 23/01/2012 09:32

Amusant comme toujours, avec cette pointe autobiographique qu'on ne sait trop où piquer !

myriam.rubis.wenig.over-blog.com 23/01/2012 11:00



Allez, je vais vous révéler un scoop, mais que ça reste juste entre vous zet moi : la comptine est autobiographique................................................... Mais chhhhhhhut !