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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 17:41

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Avant, j’étais conteur.

Je contais l’infini, l’incernable.

Je contais sur tout, sur rien, sur rien surtout pour aboutir à tout. Je n’avais pas à compter mes mots, ils étaient inépuisables et chacun était un monde. En eux rêvaient la nuit, le vent, le jasmin lourd et les sirènes, les princes, les chemins, les pierres. Ma besace débordait. Du moins à l’imparfait de mon histoire, car aujourd’hui tout a changé. Je suis sorti du temps des contes pour basculer dans le présent. Aujourd’hui, je ne suis plus qu’un mécompte qui se raconte.

Une fille a vidé mes contes. Vous pensez que je vais encore vous la bâiller belle, et qui sait jusqu’aux corneilles, puisque je fais conte de tout bois  ? Eh bien non. Car la belle n’était pas de bois, et surtout pas de celui dont on fait les princesses lointaines. Elle était même tout le contraire. Sa présence était si forte qu’elle aspirait tout entiers mon passé et ses devenirs. Un peu plus elle m’anéantissait dans son présent de chair, de sang, de rire, là où les mots et les histoires n’ont plus leur place, là où seul règne le silence. Et quoi de pire pour un conteur que l’évidence du silence.

Alors pour échapper à sa simplicité si exempte d’éther et de souffre, je l’ai embrumée, parée de tout ce qui fait les reines, les fées et les sorcières.  J’ai ajouté des ailes à ses omoplates trop charnues, des mots raffinés à ses mots simples comme ceux qu’on lit aux fontaines espagnoles. J’ai voilé de pensées en demi-teintes, dentelles ombreuses, sfumato, les siennes qui avaient la clarté de son rire. Je l’ai ciselée, approfondie, creusée de puits pour mieux m’y abreuver, mieux me noyer dans ses profondeurs révélées. Tout ce qu’il y avait dans ma besace de sortilèges, maléfices ou magie douce a servi à sa parure. Pour elle, j’ai vidé mon sac.

Lorsque je l’ai crue prête, elle parée et moi dénudé, j’ai plongé dans son âme nouvelle.

Et ma tête a cogné la terre dure.

J’avais traversé un fantôme, une ombre qui avait mes contours. Car elle, la vraie, avec sa chair, sa vie, son rire, était déjà loin. Partie si simplement que je n’avais rien vu. Partie avec mes contes,  Juliette, Shéhérazade, Iseult, toutes, elle les avait toutes emportées sur les ailes de son rire, son rire à elle. L’autre, celui de perles noires que j’avais enfilé comme un nœud à son cou, gisait défait à mes pieds avec les dentelles de Juliette, les voiles de Shéhérazade et les philtres d’Iseult.

Aujourd’hui, je suis un conteur à zéro.

 

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