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21 juillet 2011 4 21 /07 /juillet /2011 09:00

toilettes.jpg

 

Colin entra en trombe dans le cabinet. Une envie pressante, très, vite vite, il souleva le couvercle, se mit au garde-à-vous et… laissa tout tomber. Il y avait quelque chose dans l’eau. Quelque chose de minuscule. Le genre de chose qui ne pouvait pas lui échapper car il avait un sixième sens aigu du pratiquement indécelable, une impressionabilité pointilliste. Aucune chiure de mouche, aucun poil de nez ne lui échappait. La mouche et le nez lui étaient opaques et le porteur de nez plus encore, mais la chiure non. C’est pourquoi le nano-fanion planté dans la microscopique bouée  emplit tout de suite son  vaste champ de vision pour l’à peu près rien. Il se pencha, saisit l’objet entre deux ongles et risqua l’éborgnement pour voir. Quelque chose était écrit dessus,  mais en une quatrième dimension qui excédait ses capacités oculaires pourtant surentraînées. Heureusement, il avait toujours une loupe sur lui pour mieux étirer les limites de son horizon élastique et, disait Maïa, du totalement accessoire et logiquement négligeable. Alors alléché par ce défi de l’extrême, il appliqua son amplificateur sur l’écriture  et déchiffra   : « Viens. Me. Chercher. Maïa. ». Il bondit. Se cogna le cœur aux barreaux de sa cage thoracique. Sa moitié ! Disparue ! Enlevée ? Envolée ? En fuite ? Dernière hypothèse immédiatement rejetée. Aucun motif décelable, fût-il infime. Tout allait bien au poil de nez près, il y veillait scrupuleusement, taillait chaque matin la pilosité nasale de son aimée avec des ciseaux en argent ciselé, elle ne pouvait pas se plaindre, des maris qui aiment leur femme jusqu’au tréfonds des narines ça ne court pas les cabinets.  Non. Alors quoi ? Une prise d’otage ? Une crise de rage ? Et si Maïa, qui voyait des fées partout, s’était trompée ? Si ce cabinet c’était plutôt celui du méfait, du défait ou du refait ? L’antichambre de la magie noire sous le vernis rose des murs et les clapotis mentholés de l’eau ? Quoiqu’il en soit, aucun doute sur la tournure magique, en noir ou blanc, des évènements. Oui, aucun doute ne l’effleura car il avait une foi si profonde en l’absolue et toute divine non-existence de Dieu que ça lui ouvrait des portes. Ca lui ouvrait des cuvettes. Des voies quoi. Il a regardé le fanion. Il a regardé le fond de la cuvette. Le fond de lui. Et il a plongé.

 

Il ne s’était pas trompé sur ce point-là, les toilettes étaient bien magiques. Sa taille s’est tout de suite et naturellement adaptée aux dimensions de la cuvette et ses poumons à l’eau sanisette mentholée. Il s’est souvenu qu’il avait été sportif quinze ans plus tôt lorsqu’il avait séduit Maïa avec son dos, ses bras, ce décroché reins-fesses qui…. Et il a nagé de tout le souvenir de ses muscles vers le fond, bien qu’il n’y en eut pas, aucun risque de le toucher. Tout était bleu, un grand bleu, un peu douloureux dans son intensité. Tout ce vaste uni sans le moindre détail auquel se raccrocher, ça lui a un peu collé le blues au début ; la tentation l’a même pris de revenir à la surface des choses, mais il savait que Maïa n’y était plus. Alors il a nagé contre son courant, son banal, ses points d’ancrage. Et au bout d’un moment, il s’est détempsdû. A considéré que ce bleu présentait tout des même des nuances imperceptibles. Il l’a brassé longtemps, très longtemps, sans se décourager. Il n’avait pas le choix. Maïa l’avait emporté avec elle.

 

Et puis il a vu quelque chose au loin. Alors il a redoublé d’ espoir et d’efforts et il l’a atteint. C’était un i-phone rose pailleté  avec échangeur de reflets et crypto-figeur de mots intégrés. Il l’a tout de suite reconnu, c’était celui de Maïa. La peur l’a raccroché au détail, lui a fait penser que le capteur sentimentalo-situationnel le mettrait sur la voie. Il s’est mis à appuyer fiévreusement sur le bouton pulsionnel. Rien. L’i-phone était noyé. Avec tout son contenu. Ca l’a rendu triste, comme si elle s’était noyée elle-même. Et puis il a réfléchi. Une machine à mots-reflets, ce n’est qu’une trace, comme des pas dans le sable, c’est pas le pied. Maïa était forcément ailleurs. Alors il a repris son chemin à travers son blues. C’était pas un mauvais chemin, il avançait vite. Au bout d’un temps sans aucun rapport avec sa montre, une forme molle et mouvante l’a ému et fait dévier. C’était son sac du Pérou tout râpé et fatigué. D’ailleurs il baillait et recrachait toutes sortes d’objets : carnet, stylo, photos et même une lettre qui avait perdu ses mots, évadés dans l’eau. Son premier réflexe a été de tout récupérer,  de ne pas laisser partir, voguer allez savoir où, tomber peut-être en des mains qui ne seraient pas les siennes, et puis de toutes façons ça ne se fait pas de bazarder ses souvenirs comme ça au mépris de toute convention. Non, il faut un minimum de rituels dans la vie, quelques larmes, un de profundis, le temps du deuil avec robe noire et chapeau à voilette, c’est plus festif. Voilà ce que Colin se disait. Le Colin de la surface. Mais celui du fond n’était plus si sûr. C’est qu’il était lourd ce sac. Il l’a soupesé. Oui, très lourd. Même pour lui.

 

Alors finalement il l’a laissé et il est reparti. Avec plus d’aisance, il avait trouvé le rythme, le biais pour traverser le grand bleu, et sa tête flottait mieux. Il oubliait presque le but de son voyage, avançait, c’est tout.  Ca aurait pu durer infiniment, mais une chaussure mauve à talon est venue heurter son front allégé. Tout lui est revenu et a rempli à nouveau son crâne. C’était celle qu’elle aimait bien mais qui lui détruisait les doigts de pied. Tout suite après il s’est retrouvé empêtré dans un chemisier vert, des collants assortis, une jupe à pois, un string… Mais ! Elle était toute nue alors ! Il a regardé autour. Ca allait, pas un poisson, rien à appâter ni à épater, ouf. Quand même. C’était pas une tenue, et si elle prenait froid ? Ses idées revenaient toutes ensemble et s’emmêlaient. Depuis combien de temps nageait-il ? Et vers où ? Le haut ? Le bas ?  Impossible à savoir, tout s’était confondu. Pourtant, c’était bien par là, il le savait.

 

Alors il est reparti. Avec sa fatigue qui avait profité de ses réflexions pour lui retomber dessus. Il s’engourdissait, corps en pilotage automatique, pensées ramollies par décontraction de la gaine de maintien et fuites colorées en spirale par les trous d’usure. Ca faisait des serpentins tout autour. C’était joli. Maintenant, il lâchait de partout, dérivait, le bleu se brouillait, envahi par les serpentins qui se multipliaient et des petits éclats de lumière venus danser avec. De tous petits éclats. Tellement petits qu’il a voulu voir. En tâtonnant, il a cherché ses lunettes intérieures et les a posées sur son désir. C’était des fées minuscules avec des ailes arc-en-ciel qui le regardaient en pouffant. Du coup, il a eu envie de pouffer aussi. Il s’est laissé allé, s’est tortillé de rire, entortillé dans ses idées. C’était inhabituel mais il a oublié de s’inquiéter, a essayé d’attraper les fées qui lui filaient entre les doigts, revenaient, s’accrochaient à ses vêtements et les lui arrachaient l’un après l’autre. Ca le chatouillait, il riait, voyait bien qu’elles l’entraînaient quelque part mais il ne voulait plus savoir où, ça lui était devenu égal. La lumière augmentait autour parce que les fées luisaient de plus en plus et il commençait à sentir un truc bizarre, très agréable, plus qu’agréable. Dommage, Maïa n’était pas là. Dommage. Il a répété ça. Une fois, deux fois, plein de fois. Très fort. Il l’imaginait toute nue au milieu des fées qui l’éclaireraient. Ce serait beau. Il l’imaginait de plus en plus. Tellement qu’il a commencé à la voir. A la voir vraiment. Distinctement même, avec tous ses détails et aussi son ensemble.

 

Elle était là. Vraiment. Toute nue en amazone sur la balayette rose des toilettes, une pluie de fées glissant sur sa peau, ses cheveux noir argent serpentant comme ses pensées. Elle l’a regardé, du coin coquin de son sourire, a envoyé un filin d’or de son œil vers le sien. Il l’a attrapé, s’est laissé glisser dessus, est tombé à califourchon sur la balayette derrière Maïa. Elle a ri, il l’a enveloppée. Elle était toute chaude, ça l’a ensoleillé. C’était pas sérieux. Il a dit : « Je ne serai plus jamais sérieux. » Elle a répondu : « Sérieux ? ». « Bien sûr que non ! » « Alors tu veux jouer à Colin-Maïa ? » « Oui, je le veux. »

 

Elle a talonné sa balayette et ils ont disparu dans une trombe rose. La chasse à l’amour s’était ouverte.

 

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commentaires

Valentyne 24/07/2011 17:59


Très très drôle . plein de bonnes trouvailles et un rythme effréné : prénoms très bien choisis; bref ce texte m'afait rire d'un bout a l'autre


myriam.rubis.wenig.over-blog.com 24/07/2011 21:22



Merci ! Très fière de vous avoir fait rire !!!