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16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 11:54

ARBRE-SEC.jpg

Epaules et crâne en avant, Paul dévale le trottoir, bouscule des ombres, renverse la nuit. Aveuglé, compacté de rage.  Dans son poing, il serre un papier froissé. Dans sa tête, il serre deux mots : « On arrête. » Les derniers mots d’Eva. Sans préavis, du jour au lendemain, une arrête dans sa gorge et un chèque dans sa gueule, pour bien le faire taire. Comme on fait à une pute. L’œil en bataille, Paul triture son petit chèque et son gros mot : pute. Le mâche et le remâche entre ses pensées, s’en étouffe, râle, avale une goulée d’air pour faire passer. Il ralentit un peu, essaie de comprendre. Une pute. Après tout oui, il y a de ça. Son métier, c’est le corps. Il soigne les corps, les replace dans leur décor. Et il donne de sa personne. Ses grosses mains d’abord, et puis les muscles de ses bras, de son dos tordu, tendu sous l’effort. Il donne son savoir du corps et de ce qui va avec.  Et on le paye pour ça. Paul est kinésithérapeute. Praticien, oui, mais pas péripatéticien. La passe vite fait, c’est pas son truc, lui travaille au long cours sur les épaves, les déséchoue, les navigue au toucher et presque à l’œil, plus loin, toujours plus loin. Personne ne s’est jamais plaint du voyage, même pas Eva. Elle a juste dit : « On arrête », rien d’autre, pas d’explication. Incompréhensible. Des mois et des mois qu’il la travaille, la cherche, l’extirpe, y croit envers et contre tout. Contre toute logique d’abord, celle de ce corps meurtri dès la naissance, bossu, boiteux, difforme. Contre elle surtout qui ne voulait pas y croire, agrippée à sa chaise roulante, en boule fermée, une boule toute dure, toute sèche. Mais la logique et elle, il les avait défiés. Les logiques et les êtres en conserve, il supportait pas. Les défis, il aimait. Séance après séance, il avait réussi à l’ouvrir, l’assouplir, l’étirer, la faire bouger. Tout doucement d’abord, pour ne pas la casser, le temps de l’apprendre par cœur, os par os, muscle par muscle, l’oreille collée à elle pour trouver ses combinaisons, patient comme un voleur de coffre-fort. Il savait ça : chaque corps a ses codes, chaque corps parle une langue unique. Celle du corps d’Eva était une langue morte qu’il fallait apprendre pour la ressusciter. Et peu à peu, sous les grosses mains de Paul, le corps muet d’Eva s’était mis à parler. D’abord du bout des doigts, un frémissement à peine. Puis les doigts avaient entraîné la main, et la main le bras, et le bras le reste. Tout le reste.

En même temps que son corps, son visage s’était mis à parler. Ses yeux s’étaient entrouverts, apeurés, honteux, curieux, assoiffés. Sa bouche s’était desserrée et des mots bulle-de-savon s’en étaient échappées. Et puis un jour, ses yeux avaient vacillé un sourire bleu clair entre les boucles noires, sa bouche tremblé un merci et son corps balbutié son espoir. Il se souvient. Elle était belle ce jour-là, oui, belle de son envie toute neuve de quelque chose, belle de sa découverte d’elle, de son trébuchement vers lui, de… Paul s’immobilise brusquement. Sa bouche s’ouvre. Ses mains s’ouvrent. Ses yeux s’arrondissent. Sur une évidence.

…………..

Eva a avancé son fauteuil près de la fenêtre. Pour voir son dos large, un peu voûté, une dernière fois. Elle pleure. Pas par désespoir, par goût du goût nouveau de ses larmes. Eva pleure souvent depuis que son corps a appris. Depuis que son cœur métronome s’est mis à battre en désordre dans son corps, partout, jusque sous ses ongles, ses genoux, sa langue, jusque dans son sexe. Elle a découvert ça. Que son cœur battait dans son sexe, qu’elle avait un corps, un cœur, un sexe. Paul l’a découverte, dénudée de sa gangue, extraite comme un nouveau-né. Paul l’a enfantée. Pour sa joie la plus folle et une douleur nouvelle.

Eva ne pouvait pas ne pas désirer Paul. Eva la tordue ne pouvait pas espérer le désir d’un homme aussi droit que Paul. Eva ne pouvait pas. Alors elle lui a dit adieu. Adieu à ses grosses mains, ses bras, son souffle. Eva a dit adieu à Paul, mais pas à son désir. On ne dit pas adieu à sa respiration. Elle s’est dit : Tant pis, tant mieux. Elle s’est dit qu’une vie avec son désir, c’était pas si long. Qu’il suffirait qu’elle le découpe en tranches, en toutes petites tranches d’heures, de minutes, de secondes. Une vie en lamelles de lumière, c’était pas si mal. Elle s’est dit ça et elle s’est remise en boule.

Puis on a frappé à la porte.

Puis elle a oublié tout ce qu’elle s’était dit et qu’elle ne marchait pas.

Elle a ouvert la porte. Elle a ouvert ses bras tordus à Paul, et Paul s’est tordu pour se couler en elle.

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