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14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 21:29

Ce matin, en marchant dans Paris au hasard de mes pieds, je me suis retrouvée où je n’avais pas choisi d’aller. Face à la vitre de ma mémoire, devant une boutique d'encadrement. J’ai voulu reculer, mais impossible. Alors j’ai fermé les yeux, j’ai tendu les bras et je l’ai traversée.

Quelques années plus tôt dans cette même boutique, j’ouvre lentement un carton à dessin. Dedans, un portrait noir et blanc. Le regard de la vendeuse se pose dessus, s’y attarde. Trop longtemps, je n’aime pas ça. J’ai froid. Elle se tait. Contemple le visage. Un visage de quinze ans.

-          Elle est… ravissante.

-          Oui. C’est comme ça qu’on l’appelait. La Ravissante.

Ca m’a échappé malgré ma bouche gelée. Des mots fiers, comme si j’y étais pour quelque chose. Ravissante. Oui, elle l’était : visage rond, traits parfaits, sourire lumineux sans le faire exprès, beauté qui s’excuse. Son sourire, surtout, qui venait d’un silence. 

Je ne suis jamais allée dans son silence. C’était trop loin. Je tournais juste autour. Toute sa vie, j’ai tourné autour. Et après sa vie, j’ai continué de tourner. Autour de son souvenir d’abord, puis d’autres lumières. Mais c’était toujours la sienne, ou toujours la même, qui la dépassait. Je ne sais pas. Je n’ai pas envie de savoir. Je n’ai pas non plus envie de me souvenir. Le souvenir, je le tiens généralement à distance, comme une bête dangereuse, mais la boutique retrouvée par hasard, j’avais pas prévu. Et ce mot, « ravissante », encadré dans la vitrine, j’avais pas prévu. Ravissante. Ravie. J’ai été ravie d’elle. Dévalisée, saccagée, par un sale matin. Ca s’est fait très vite, ce vol, elle s’est envolée d’un coup. C’était il y a six ans. Ou dix. Ou deux. Je ne sais plus, c’est tout le temps. C’est le temps de ce cri qui ne venait pas de moi. Je ne sais pas d’où il venait ce cri d’ailleurs, il ne me ressemblait pas. Il ne lui ressemblait pas. Elle, elle ne criait jamais. Elle ne pleurait pas non plus. Elle était dans son silence. Dans son sourire derrière la vitre. Et nous papillons de l’autre côté. 

-          Ce cadre, qu’est-ce que vous en dites ? Bois blanc, patiné.

-          Oui… Oui, c’est bien.

-          Les moisissures, on peut les cacher.

-          Non.

 

Non, on ne peut pas les cacher. D’ailleurs, ce ne sont pas des moisissures. C’est sa modestie. Sa distance. Sa poudre. Elle a traîné longtemps à la cave aussi. Elle n’était pas très soigneuse de son image. Négligente, presque. Les robes que je lui achetais, les bijoux, les écharpes, ça l’agaçait. Sa beauté, elle s’en foutait. Elle n’en avait pas besoin. Elle en avait trop.

 

-          On mettra une marie-louise, pour la protéger de la vitre.

   

 

Elle ne laissait personne la protéger, elle faisait ça très bien toute seule. Je ne l’ai jamais protégée. C’est la première fois.

 

-          Ce sera prêt dans quinze jours. Trois cent euros.

 

Trois cent euros. C’est absurde. J’aurais pu le faire toute seule, le cadre. J’aurais su. J’aurais fait ça mieux, même. Mais j’ai pas osé. Pas osé y toucher. A son image.

 

J’y ai pensé pendant quinze jours. Ca m’a aidé à moins penser à elle. Sans cette image entre elle et moi, c’aurait été trop dur.

 

Quand je l’ai récupérée deux semaines plus tard, bien encadrée (trop, le bois était trop sculpté,  ça ne lui aurait pas plu), je l’ai posée dans mon salon. Elle y est encore. Elle y sera toujours. Mais j’évite de la regarder, j’évite de me cogner à sa vitre. Ca me suffit de la savoir là, dans ses quinze ans qui s’en foutent. Comme un début, comme une promesse. Comme si c'était ma fille.

 

Même si c’était ma mère.    

 

LA RAVISSANTE

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myriam.rubis.wenig.over-blog.com
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commentaires

william 10/10/2012 04:21

Intense et profond à la fois, magnifique ! Du Myriam Rubis dans le texte, comme on aime en trouver !

myriam.rubis.wenig.over-blog.com 10/10/2012 08:39



Merci William. Merci beaucoup.