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28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 18:19

 

 

les mots qu'on ne dit pas 15F

Lisa G

 

Il était une fois, aux temps pas si simples des fées de style, un roi qui s’appelait Petit Robert, son épouse Jeanne dite La Rousse car elle l’était, et leur fille, la tendre Maud Amour. La princesse - tous les sujets s’accordaient à le dire – avait pour elle les meilleurs attributs : silhouette tout en pleins et en déliés, œil exclamatif, nez droit et bouche ronde comme un point sous un I. Mais ce qui éblouissait le plus en elle, ce n’était pas sa taille si joliment tournée ni ses cheveux d’or, c’était ses mots qui l’étaient plus encore.

 Vint le jour où elle fut en âge d’aimer et où ses mots d’or se changèrent en miel et remplirent sa bouche et firent briller ses lèvres, et où elle eut envie de les poser sur d’autres mots, sur d’autres lèvres. Mais lesquelles ? A la cour, les beaux parleurs, c’est pas ça qui manquait, mais leurs mots étaient trop collet-monté, leur langue trop collée au Palais pour descendre jusqu’à elle, et puis leurs oreilles… Leurs oreilles faisaient bien trop de circonvolutions pour que les mots de Maud, simples et droits, puissent s’y faufiler.

 Alors, ne sachant où se poser, ses mots un à un s’envolèrent. Elle perdit sa langue. Se fit languissante. Bref, Maud souffrait de maux d’amour sans objet.

  Son père Petit Robert s’inquiéta de ce mal flou, car s’il y avait une chose au monde qu’il détestait, c’était bien l’indéfinition, et que sa perle du lac en fut victime, ça… Ca le secouait littéralement comme un sac de scrabble. Il convoqua donc sur le champs Lexical et sous l’arbre sémantique ses auxiliaires et ses subordonnés qui analysèrent, conjurèrent et qualifièrent à tout va et sans la moindre coordination. Petit Robert, qui en perdait son latin, allait tous les renvoyer chez les Grecs lorsque Maître Aphore , son conseiller le plus subtil, intervint : « ô mon roi, dit-il, le printemps titille le coquelicot, la marguerite s’effeuille et la libellule volubile sur le volubilis ! Il faut agir, et vite ! Organisons un tournoi de mots fléchés qui rassemblera tous les princes et gentilshommes des royaumes alentour. » Cette joute, très prisée à l’époque, consistait à décocher des mots pointus au cœur d’une cible en forme de cœur de princesse à marier.

Le Prix cette année serait la princesse et la cible une réplique exacte de son cœur.

 Le procédé, simple, précis, efficace, plut au roi. Le tournoi fut donc fixé pour la Saint Axe, patron du royaume, et Maud ne disant mot, on en conclut qu’elle consentait.

 Le jour dit, toutes sortes de prétendants se pressaient en nombre et en genres sur les lieux, car la beauté furieusement, excessivement, divinement ! adverbiale de la princesse avait fait le tour des quatre coins du monde. (ben oui, c’était plat à l’époque).

  Maud, pâle, floue, indéfinie, trônait entre Petit Robert et La Rousse tandis que les princes se succédaient :

 Le premier à s’avancer fut le Prince Rimsky, un russe à l’accent grave, qui sortit de son carquois un mot tellement lourd qu’il retomba sur son pied et lui cassa trois orteils. De ce jour, on le surnomma : le prince Rim aux pieds bancals.

 Puis vint, superbe, oriental, le Prince Sanhrir qui décocha un mot si fin et si aiguisé qu’il traversa la cible sans laisser de trace.

 Le troisième, grand prince, passa son tour.

 Petit Prince, le suivant, toujours sur une autre planète, envoya ses mots vers la lune qui, depuis, ferme un œil ;

 L’Archiduc autrichien, Otto Graf, trop précis, s’égara en calculs technico-balistiques

 Le Conte Harbour, un saxon, envoya sa flèche dans la direction opposée.

  Quant au Vicomte Tim Hid, il se prit les mots dans le tapis.

  Tous manquèrent la cible.

La princesse, de plus en plus floue, de plus en plus courbée, était au bord de l’apocope et Petit Robert pas loin de perdre son sens froid lorsque soudain, surgi de nulle part, un petit page blanc, angoissé, chétif et mal mis, s’avança dans l’arène… Mais pour aller vers la princesse. Un murmure outré s’abaissa de l’assistance princière, mais Le garçon le traversa bravement. Lorsqu’il fut tout près de la belle, il décrocha de son épaule son carquois et, en tremblant, le tendit à la princesse. Maud le regarda, hésita parce qu’il payait vraiment pas de rime, le regarda encore, puis dans le doute prit le carquois et y plongea la tête. Il n’y avait rien dedans. Que du noir. Elle le palpa, le secoua dans tous les sens pour le cas où un mot serait resté dans le fond, mais non, rien. Alors elle y colla l’oreille comme à un coquillage ;

 Et là, elle entendit. Tout doucement d’abord, puis de plus en plus fort : « Boum boum, boum boum, BOUM BOUM…». La princesse n’avait jamais rien entendu d’aussi beau, même dans ses livres de poésie. Elle rougit. Sourit. Le regarda… Mais le regarda vraiment, le trouva magnifique, le lui dit en silence. Il répondit de même.

La cible en forme de cœur se fissura sans bruit et le murmure aussi, et tous les mots de Maud qui s'étaient envolés revinrent à tire d'aile se poser sur sa langue.

Ils se marièrent très vite mais s’aimèrent très longtemps, et le miel des mots de Maud posés sur le page blanc révélèrent ses mots à lui qui sortirent du silence pour se mêler aux siens.

Et de leur union naquit ce conte.

Myriam Rubis 

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