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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 18:05

Il était une fois Aben Habouz, un vieux roi maure affaibli par les ans qui gouvernait comme il pouvait le royaume de Grenade l’explosive. En d’autres temps, il avait été jeune, beau, musclé et enthousiaste au combat. D’un enthousiasme suffisant pour protéger et même repousser de beaucoup les limites de son royaume. Mais ce temps était révolu et les fils de ses anciens ennemis, le sachant désormais amolli par l’âge, frétillaient à ses portes. Le malheureux Aben Habouz, bien qu’il aspirât désormais aux douceurs d’une vieillesse bien gagnée, était tenu à une vigilance permanente qui ne lui autorisait aucun repos. Il avait beau ériger des tours sur toutes les montagnes environnant Grenade, poster des gardes sur chaque col, rien n’y faisait. L’ennemi trouvait toujours une brèche par où se faufiler jusqu’à la ville où, le temps d’une razzia, il semait la terreur puis repartait avec butins et prisonniers. Autant dire que le roi dormait mal la nuit et se traînait le jour.

Un matin de mauvais réveil, on lui annonça la visite d’un vieillard chenu et poussiéreux qui arrivait à pied d’Egypte, une besace et un bâton couvert de hiéroglyphes pour seuls bagages. Il avait nom Ibrahim Ebn Abu Ajub et sa renommée, plus reluisante que sa tenue, l’avait précédé. On disait de lui qu’il était fils d’Abu Ajub, le dernier compagnon du prophète, mort presque trois siècles avant notre histoire, et que sa belle longévité s’expliquait par son savoir, qui était immense. Aucune science, aucun art n’avait échappé à son étude : astrologie, physique, mécanique, alchimie, philosophie, médecine et j’en passe. On murmurait même que sa besace renfermait le fameux livre de tous les savoirs, le livre du roi Salomon ! Or le roi était à l’âge où l’on apprécie la compagnie des médecins. Il offrit donc l’hospitalité à Ibrahim qui l’accepta mais préféra aux fastes du palais une humble grotte creusée au flanc de la colline. C’était un modeste. Tous les jours, le vieux sage étudiait dans son ermitage. Tous les soirs, il retrouvait le roi pour discuter des choses du temps et écouter doctement ses plaintes sur l’incompréhensible bellicosité de la jeunesse actuelle. Au bout de quelques temps de réflexion, Ibrahim lui dit : « ô roi, j’ai le secret d’un puissant talisman qui pourrait te mettre à jamais à l’abri de tes ennemis. Si tu le souhaites, je te le construirai. » « Ah cher Ibn Abu Ajub, si tu y parviens, ta récompense sera à la hauteur de ton art. »

Et l’astrologue se mit à l’ouvrage. Avec des pierres importées d’Egypte, il fit édifier une haute tour au-dessus du Palais. Puis il construisit l’effigie en bronze d’un cavalier maure muni d’une lance, qu’il plaça au sommet de la tour sur un axe lui permettant de pivoter. En cas d’attaque, le cavalier se tournerait en direction de l’ennemi et pointerait sa lance vers lui. Ibrahim fit ensuite aménager au dernier étage de la tour une salle circulaire percée de fenêtres donnant sur les quatre points cardinaux. Devant chaque fenêtre il fit placer une table et sur chaque table une armée miniature de cavaliers et de fantassins de bois ainsi qu’une petite lance couverte de caractères chaldéens. Une porte d’airain munie d’un verrou d’acier fermait la tour. Sa clef en platine fut solennellement remise au roi qui n’attendit plus qu’une chose : la prochaine attaque. Elle ne tarda pas.

Deux jours plus tard, à l’heure du thé, un garde se présenta tout essoufflé devant le roi et Ibn Aben Ajub pour annoncer que le cavalier de bronze avait pointé sa lance en direction du col de Lope. « Sonnez tambours, trompettes et triangles ! Rassemblez les troupes ! » s’écria le roi. « Inutile » dit l’astrologue. « Montons plutôt à la tour. » L’un soutenant l’autre, ils gravirent donc les marches qui menaient à la salle circulaire et s’approchèrent de la table située face au col de Lope. Le roi, ébaubi, vit que les petits cavaliers s’étaient animés et qu’ils brandissaient leurs armes en hurlant à voix assourdie tandis que les chevaux piaffaient et hennissaient en agitant leur crinière. « Prenez cette petite lance. » dit l’astrologue. « Avec le gros bout, vous sèmerez la zizanie. Avec le petit, le sang. ». L’œil opaque du roi s’alluma soudain d’une lueur rougeoyante. Mains et barbe frémissantes, il saisit la lance entre le pouce et l’index. Du gros bout, il éparpilla des rangées ordonnées qui se retournèrent les unes contre les autres, puis de l’autre, il fit couler le sang à petits flots. Inlassablement. Encore, encore et encore. Au bout de quelques infinies secondes de massacre, Ibrahim le contint. « Leur compte semble bon, ô roi. Faites envoyer des gardes sur le col de Lope pour vérifier la déroute de vos ennemis. » Ainsi fut fait et les vedettes confirmèrent que le col était jonché de cadavres dont les vêtements dénonçaient la condition chrétienne. « ô grand mage » s’écria le roi ébloui par tant de morts « Demande ce que tu voudras en récompense. Mon trésorier est à tes ordres. » Il dit cela confiant en l’infinie humilité du philosophe.

 Et en toute modestie, celui-ci ne demanda rien qui ne puisse servir l’étude. Tout au plus quelques salles supplémentaires creusées autour de sa grotte trop exigüe pour contenir tous ses grimoires. Des tentures également, importées de Damas, les meilleures pour contrer l’humidité des murs, qui réveillait ses rhumatismes et par suite le déconcentrait. Des fauteuils aussi et des divans moelleux, car le siège des pensées doit être enveloppé de douceur. Et puis des lampes d’argent et de cristal emplies d’huiles rares qui diffusaient une lumière perpétuelle et parfumée nécessaire à sa vue fatiguée. Enfin trois danseuses. « Quoi ? Des danseuses ? A votre âge ? » se récria le trésorier de plus en plus inquiet du niveau déclinant de ses caisses. « Qu’allez-vous imaginer ? » s’offusqua le vieillard. « La jeunesse et la beauté sont un contrepoids nécessaire à la pensée qui, par opposition, s’ascétise et s’élève à de vertigineuses hauteurs. Le trésorier se rendit à cet argument lumineux, honteux d’avoir cédé à une impression hâtive.

Tandis qu’Ibrahim plongeait dans les délices parfumés et ouatés de l’étude, Aben Habouz massacrait à cœur joie. Tant et si bien que ses ennemis se lassèrent. Incursions, insultes, grimaces, rien n’y faisait, ils restaient désormais retranchés sur leurs positions. Et le roi, loin de profiter de cette paix à laquelle il n’aspirait plus, s’ennuya. Ferme. A la limite de la dépression. Jusqu’au jour où un garde vient l’avertir que le cavalier avait à nouveau pivoté et tourné sa lance vers les montagnes de Guadix. Gonflé d’espoir et oublieux de ses rhumatismes, le roi  retroussa sa robe, se précipita vers la tour et en monta quatre à quatre les marches. Pour constater que les miniatures faisant face à Guadix restaient figées. Déçu, décontenancé, outré, il envoya ses gardes en reconnaissance avec ordre de débusquer l’ennemi où qu’il fût. Ils revinrent quelques jours plus tard, à l’heure où le roi et Ibrahim faisaient leur partie d’échecs, annoncer qu’ils n’avaient aperçu ni l’ombre ni la queue du moindre ennemi. Mais la jupe peut-être. Celle d’une jeune chrétienne triste et belle qu’ils avaient trouvée endormie près d’une fontaine aux abords de Guadix. « Belle ? » s’exclama le roi. « Qu’on m’amène cette païenne ! ». On la lui amena. Et belle, elle l’était. Œil de velours, bouche cerise, pied petit et courbes déraisonnables. Elle s’appelait Esmeralda et de son nom d’émeraude elle avait tout l’éclat. Une étincelle échappée d’entre ses cils suffit à ranimer le feu qui couvait sous la cendre des ans dans le cœur du monarque. Il lui proposa à l’instant protection, hébergement, bienveillance, attention, sa vie, son âme et le reste. « Prenez garde ! »  susurra soudain Ibrahim qui avait assisté sans mot dire à la scène, œil rivé à la belle afin d’en étudier scientifiquement les proportions et d’en lire les ronds et les déliés. « La beauté n’est qu’un leurre » appuya-t-il «  une machine dont on ne sait quel mécanisme la meut. Le sien est peut-être infernal, défiez-vous ô roi, et confiez-la moi. Je saurai percer sa vérité, j’en ai les pouvoirs. En outre, sa douceur féminine arrondira les angles de mes géométriques recherches. » « Quoi ! » s’emporta le roi « Encore une femme ? N’as-tu pas déjà trois danseuses à ta disposition ? ». « Des danseuses, oui, mais pas de musicienne. » répondit-il en contemplant rêveusement la petite lyre d’argent qui scintillait au cou de la demoiselle. « Pas question ! Tu abuses de ma bienveillance ! » Les lèvres d’Ibrahim se pincèrent, son visage blanchit et il s’éloigna sans dire un mot. Pendant des mois, il resta enfermé dans sa retraite, loin de la folie royale qui avait investi le palais et la ville. Car de ce jour, Aben Habouz ne vécut plus que pour sa dulcinée, et à défaut d’une jeunesse qu’il n’avait plus, il lui donna tout le reste. Pour elle, il vida les caisses du royaume, déjà entamées par l’astrologue, sans prêter la moindre attention aux gémissements du trésorier. Le souk de Grenade fut dévalisé de ses soieries, bijoux, parfums et huiles précieuses. Le temps perdit ses heures et ses minutes pour n’être plus qu’une succession de fêtes somptueuses où étaient conviés les meilleurs musiciens, danseurs et amuseurs du royaume. La belle assistait à cette exubérance avec un intérêt lointain, poli de cette politesse sans reconnaissance que les reines accordent à leurs vassaux. Lorsque le roi débordant de passion se faisait plus pressant, Esmeralda faisait tinter sa lyre du bout de ses doigts fins et le vieillard s’assoupissait, bercé de rêves enfantins.

Mais tandis que le roi dormait, le peuple s’éveillait, car c’était lui qui payait les rêves royaux. Bientôt, il passa de l’éveil au soulèvement. Dans un sursaut combatif, Aben Habouz parvint, avec ceux de sa garde qui lui étaient restés fidèles, à mater la rébellion, mais il savait que ce n’était que partie remise car le peuple ne l’en haît que plus. Alors passant outre sa fierté, il alla voir Ibrahim qui ruminait dans sa grotte. « ô grand sage » lui dit-il « Toi qui as su voir, dans ta grande clairvoyance, les bouleversements qu’engendrerait ma princesse, dis-moi ce que je dois faire pour trouver la paix. » « Sépare-toi de la mécréante. » « Jamais ! Je préfère renoncer à mon royaume ! » « Tu es en passe de perdre l’un et l’autre. » « Mon ami, oublie mes torts et ma folie pour ne considérer que l’infortune d’un vieillard qui n’aspire plus qu’à une retraite sereine où consacrer ses derniers jours à la beauté et à l’amour. » « Je peux t’offrir une telle retraite. Un palais caché aux yeux de tous et semblable aux jardins dont il est fait mention dans le Coran. Pour prix, je ne te demanderai qu’une très humble faveur. »  « Dis ! » « Je veux que tu me donnes la première bête de somme et sa charge qui passeront le seuil de ton domaine. » « ô combien sont humbles les vœux des philosophes ! Cela te sera accordé, foi d’Aben Habouz. »

Ibrahim se remit donc à la tâche. Au sommet de la colline et juste au-dessus de son ermitage, il fit construire une barbacane, c’est-à-dire une tour d’entrée creusée d’un porche. Sur l’arc intérieur, il grava une clef, et sur l’arc extérieur une main. L’ouvrage achevé, il se retira un jour entier dans sa grotte pour y dévider d’étranges litanies. Puis il monta au sommet de la colline où il médita, sua et irradia pendant deux jours. Au soir du troisième, enfin, il annonça au roi que son palais était prêt. « Ne m’en dis pas d’avantage ! » s’écria Aben Habouz. « Demain dès l’aube, nous en prendrons possession ». Et le lendemain, à peine les premiers rayons du soleil eurent-ils chatouillé les cimes qu’il gravissait l’étroit sentier de la colline accompagné de sa cour, ses gardes et  sa belle, plus belle et plus lointaine que jamais sur son cheval blanc. Ibrahim cheminait à leurs côtés, à pieds et aidé de son seul bâton, comme il sied à un humble. Arrivé sur les hauteurs, le roi s’étonna de ne voir ni tours majestueuses ni terrasses verdoyantes étagées à perte de vue. « C’est en cela que consiste le mystère et le salut de ces lieux. Pour voir, il faut franchir le seuil. » lui dit l’astrologue « La clef et la main gravées sur les arches gardent l’entrée de cet Eden. Tant que la main ne saisira pas la clef, aucun artifice humain ou magique ne pourra rien contre le maître de cette colline. ». Tandis qu’Aben Habouz contemplait bouche bée la porte, le cheval de la princesse poursuivit sa marche et s’arrêta au centre de la barbacane. « Regarde ! s’écria l’astrologue, La première bête avec sa charge vient de passer le seuil magique. » Aben Habouz trouva la plaisanterie excellente et sourit de toutes ses dents gâtées. Puis il discerna dans l’œil ravi de l’astrologue autre chose que de l’humour et il comprit. « Fils d’Abu Ajub » dit-il d’une voix grondante « Quelle est cette duperie ? La princesse n’est pas une charge ni son palefroi une bête de somme ! Prends la plus belle mule de mes étables, charge-la de mes trésors les plus précieux et détourne ton regard et tes désirs de celle qui est le délice de mon cœur. » « Qu’ai-je besoin de richesses ? » répondit l’astrologue « Je possède le livre de Salomon et par lui, tous les trésors secrets de la terre. C’est la princesse que je veux. Tu as donné ta parole. Respecte-la ». « Vil fils du désert ! Quels que soient tes savoirs et ton pouvoir, je demeure ton maître. N’aie pas l’audace de me défier. » « Mon maître ! Le monarque d’une fourmilière ! Adieu, Aben Habouz. Continue de régner sur tes mauvais rêves. Moi, je me retire avec mon dû dans ma dernière retraite. » Sur ces mots, il saisit la bride du palefroi, frappa le sol de son bâton et s’enfonça sous terre avec la princesse par le centre de la barbacane. La terre se referma sur eux sans laisser aucune trace.

Le roi fit creuser, creuser sans fin l’endroit par où l’astrologue avait disparu. Mais le roc résistait aux outils et tout commencement de trou se rebouchait aussitôt. Pour mettre le comble à son amertume, le cavalier de bronze s’immobilisa à jamais, visage et lance tournés vers la barbacane. Ses voisins le sachant désormais sans défenses surnaturelles, l’attaquèrent de tous côtés et les derniers jours du plus paisible des monarques fut un enfer.

Des siècles se sont écoulés depuis cette histoire et l’ont recouverte d’une épaisse poussière d’oubli. L’Alhambra s’est édifiée sur la colline, au-delà de la barbacane construite par Ibrahim Ebn Abu Ajub et connue désormais sous le nom de Porte de la Justice.  Plus personne ne se souvient ni de l’astrologue, ni du roi, ni d’Esmeralda.  Mais il arrive souvent, les jours de grande chaleur, que des touristes épuisés viennent chercher repos et fraîcheur sous le porche. Certains, les plus sensibles de l’oreille interne, s’y assoupissent parfois, bercés par une musique étrange : celle des rêves impossibles.

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