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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 09:46

Mur.jpg 

Ce matin, choc des mots et fuite de petit poids à la rubrique « Faits dits verts » du quotidien  Maux roses  :

 « ELLE DIT ‘FUCK’ A SES ELEVES, MAJEUR BIEN TENDU, ET S’ENVOLE EN RIANT PAR LA FENETRE EN ECLATS. »

 

C’était lundi dernier, en ce mois de Marie, il faisait 20° et un vent force 6 au-dessus du collège. Alors au décollage, elle a bien assuré. Comme un seule môme, ses élèves se sont rués vers la fenêtre pour la regarder partir, et pas seulement parce qu’elle était en jupe. D’ailleurs, ses détails se perdaient déjà, elle s’était trop élevée. A une certaine hauteur, pour pas les perdre de vue, elle s’est stabilisée puis a fait quelques figures, bras d’honneur aériens ponctués de sa langue rose en manière d’au-revoir. Ses élèves enthousiastes lui ont rendu son salut pour la première fois et se sont écriés : « Ziva la pute trop forte ! » à capuches rabattues. Il y avait du respect dans ces mots, elle ne s’y est pas trompée et, balayant d’un revers de tendresse ses penchants syntaxiques, elle a hurlé : « Je vous kiffe tous trop mortel ! » en moulinant des bras, des doigts, des pieds. A ces mots, leur voix s’est étranglée, leurs amicales insultes ont perdu leur élan, et certaines finesses lui ont alors échappé. Elle a soupiré, puis médité, regard tourné côté soleil.

 

Ca faisait quinze ans qu’elle les aimait envers et contre tout, surtout contre eux, parfois contre elle, façon tuteur. Quinze ans qu’elle dessinait au tableau noir de leur misère des petites portes, des fenêtres, des puits, pour qu’enfin ils s’échappent de leur prison de béton, d’ennui et d’impuissance. Jour après jour, année après année, elle avait tracé à la craie de sa foi, lettres penchées osant le plein d’amour et le délié d’entraves, le mot liberté entre leurs graffitis, jamais par-dessus. Lorsqu’une main, une tête, s’aventurait par-delà ses ouvertures, elle s’élevait imperceptiblement au-dessus de l’estrade pour abolir toute lourdeur et favoriser l’envol. Et lorsque l’un d’entre eux se penchait au-dessus d’un puits, coup de pied au cul discret, elle le faisait basculer puis refermait le couvercle. Ni vu, ni connu, un de sauvé, elle entrait en lévitation mais les gosses n’y voyaient que du shite.

 

 

Et puis un jour, un homme gris est entré dans sa classe. Il s’est assis au fond, près du radiateur parce qu’il était frileux et il a pris des notes, lettres droites, trait-cardiogramme plat, et il a regardé, et il a écouté, comme un bon élève, le délicieux écho de ses certitudes. A la fin du cours il s’est levé, plus vertical que ses I, et lui a dit : « Madame, vous êtes dépassée », puis avec une éponge, il a tout effacé, les portes, les fenêtres, les puits et les lucarnes.

 

C’est ce jour-là qu’elle s’est envolée.

 

C’est ce jour-là aussi que ses élèves ont disparu.

 

Sur les lieux du crime, on a seulement retrouvé, peints partout sur les murs, des portes, des fenêtres aux contours gondolés, et tous les graffitis, tous les tags du collège s’enfuyant au travers.

 

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