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15 octobre 2013 2 15 /10 /octobre /2013 20:11

AUTOBUS.jpg 

 

Hans, c’est pas n’importe qui. C’est le mec qui s’est fait tout seul. D’ailleurs, il a toujours tout fait tout seul, même la révolution, alors faut pas le faire chier. Pour dire, il était pas très très loin de Bader. Pas très très près non plus en fait, il l’a jamais vu. Bon, juste assez pour réussir à passer quelques années en tôle. Pas parce qu’il avait tué, non, il aurait pas pu il est végétarien, mais il a quand même caillassé quelques voitures de police et une ou deux devantures, et après il a dit des mots un peu outranciers mais bien choisis au juge.

Bref, à force d’insister, il a fini par y aller, au trou. Tout content. Il dit que ça forge le caractère, y’a pas mieux, et en plus ça l’a rapproché de sa mère qui venait le voir souvent. Il a réussi à y passer trois ans, ce qui est balaise pour un caillassage de voiture, mais à la fin ils en ont eu marre et ils l’ont éjecté. Alors comme il était très décidé à en chier encore, il s’est fait embaucher dans une usine au plus bas de l’échelle, et là, il a bien pourri la vie de son employeur en mobilisant les masses prolétaires pour instaurer le vrai communisme. Parallèlement, il faisait des trucs très bien avec des fous qui en fait l’étaient pas, c’était juste la société. Mais quand un non-fou a essayé de l’aplatir avec une pioche, il lui a écrasé les couilles et après, il a trop regretté.

Tout en tirant sur son joint, il s’est dit que la pollution des villes, ça lui réussissait pas, que ça étouffait sa vraie nature. Alors avec les indemnités que lui avait refilées son employeur en l’embrassant, il s’est acheté un autobus pour vivre libre et tout seul en vrai communiste. Il est parti très loin, très longtemps, et puis finalement il s’est installé sur un terrain dont personne ne voulait tellement il était sec, et il l’a cultivé pour manger tout seul et librement les fruits de sa production.

Bon, j’exagère sur sa solitude. Parfois des filles se risquaient dans son autobus parce qu’il avait vraiment de très beaux yeux, mais elles ressortaient assez rapidement. Du coup, il souffrait. Seul. Parce que je ne sais pas si ça a un rapport, mais en plus de communiste, il était romantique allemand. C’est dire s’il était fortiche en souffrance, au point qu’il m’épatait parce que comparée à lui, je suis vraiment une petite joueuse. Et endurant, avec ça, il pouvait souffrir longtemps, mais alors vraiment très très longtemps, et même s’arranger pour avoir de vrais problèmes de cœur, l’aorte je crois, et rien que pour ça, je l’admirais. Moi, malgré tous mes efforts, j’ai jamais réussi à développer une vraie maladie d’amour. A perdre quelques kilos et des acides aminés, oui, mais ça c’est à la portée du premier novice venu. Tandis que lui, il se mettait vraiment en danger, ça faisait peine à voir.

Pourtant il continuait quand même à bosser librement comme un forçat avec ses rhumatismes. Oui, parce qu’en plus de communiste, romantique, allemand et cardiaque, il commençait à se faire vieux. Lui, il faisait comme si de rien n’était, dans l’espoir de passer inaperçu devant le temps et la maladie. Mais ça n’a pas marché. Je dirais même qu’il s’est bien foutu de sa gueule, le temps. Au point de lui avoir envoyé en pleine aorte, et au moment où il s’y attendait le moins, ce qui est très lâche, une fille belle et même pire, de trente ans sa cadette. Pas gênée, la minette, elle est entrée sans frapper dans sa solitude et elle a fait comme chez elle. Et puis quand elle a bien tout ravagé, elle est repartie. Lui, il est resté comme un con au milieu des décombres.

Faut voir l’état de son autobus. Rouillé, envahi de toiles d’araignées, même sur la photo du Che. Et je parle pas de la pisse de chat, il en a dix. En plus, les ressorts des sièges sont pétés. J’ai beau être très émue par tout ce qu’il me raconte, j’ai extrêmement mal au cul et j’aimerais bien qu’on poursuive cette conversation ailleurs. Mais je me permets pas, il est trop au-delà de la douleur physique pour comprendre. Alors j’essaie d’être à sa hauteur en pensant très fort à l’homme de ma vie qui s'en fout, et effectivement ça fait très mal, mais pas au point d’oublier les ressorts. Y’a rien à faire, j’ai pas son aptitude. Pourtant, merde, je m’entraîne ! Au point qu’avec le dernier, j’y ai vraiment cru. Je me suis dit : cette fois, c’est le bon, je sens que je vais mourir. Et non, rien, je suis plutôt en forme. Tandis qu’Hans, lui, il est maigre comme Don Quichotte et ses yeux ont choppé un brillant et une profondeur remarquables. De très beaux yeux, je sais pas si je l’ai dit.

Comme il répète toujours un peu la même chose, je relâche ma concentration pour mieux les étudier en me penchant vers lui, parce que j’ai oublié mes lunettes. OK, j’ai un chemisier un peu décolleté, mais dans son état, il fera pas gaffe. Ben tiens si, il fait gaffe, mais je pense que c’est un réflexe purement pavlovien et sans conséquences. De toutes manières je m’en fous, j’ai le cœur brisé. Donc je me penche. Lui aussi, il penche. Il se tait même un peu. Et puis il sourit. Moi aussi. Vraiment bleus, ses yeux. Au bout d’un moment, on sait plus trop quoi faire, alors on regarde par la fenêtre. Les oiseaux gazouillent bien. Bon. On se regarde encore. La brasse coulée oculaire synchronisée, je maîtrise aussi bien que lui. On touche le fond. Du slip. Et là, je sais pas trop ce qui s’est passé ni lequel de nous deux a commencé, mais ce qui est sûr c’est que plus rien ne pouvait nous arrêter.

Un fou-rire énorme, inextinguible, un raz-de-marée. De ceux qu’on ne peut avoir qu’avec les vrais potes.

Après il est pas mort. Et moi non plus.

 

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commentaires

Olivarius 28/03/2014 09:31

Moi aussi, j'adore ! Si tu doutes des textes vite écrits, alors ne doute pas trop : tu ferais peut-être injure à la Muse, qui s'est penchée sur toi ce jour-là. ;-)

Myriam 28/03/2014 20:00

Merci Olivarius ! Puisse ma muse (non, mon museau !) t'entendre, il est très capricieux !

Stradivarius, tu me fais rougir !

stradivarius 28/03/2014 17:28

Se pencher sur Myriam ?! Au risque de pencher, s'épancher, s'eprendre, se reprendre, se pendre, dépendre. Reprendre. Parfois. Pare-foie. S'abstinther. Revenir. Toujours. Tout jour.

gaspard 10/03/2011 22:11


J A I M E B I E N Q U A N D T U A E R E S U N P E U T E S T E X T E S

M
E
R
C
I


myriam.rubis.wenig.over-blog.com 10/03/2011 22:25



D ' A 


C O R D


J E     


F  A  I   S S  E          


 A          C  E            
W          E  !!!!!!!!!!



mangeur de pom pom pom pom 01/03/2011 23:03


Oui il faut que j'entre facilement dedans. Mais c'est important, faut pas mésestimer la facilité du lecteur à rentrer dans ton texte (copyright JG 2010).
Mais c'est pas parce que c'est léger ou pas prise de tête que c'est moins bien...


myriam.rubis.wenig.over-blog.com 02/03/2011 09:03



Moui... C'est là que je m'interroge. Parfois, il faut aussi lui/se demander un petit effort. Je crois que je continuerai à aller dans tous les sens, au risque de pas toujours plaire. Ah bon ?
T'es un mangeur de pom pom pom, toi ??? Eh ben...



vincent 28/02/2011 23:22


mais j'adoooooore !
t'es forte (pas grosse hein !).
Très bon, très drole, très juste.
ya que le mot "acquis" pour le yeux à la fin du texte qui est en trop, a mi parecer ..

j'ai commencé un conte au fait (en dormant entre 8 et 9)


myriam.rubis.wenig.over-blog.com 01/03/2011 08:24



Ah oui ? Hâte de lire ton conte ! Et Léo et son repas de famille aussi. Oui, me suis interrogée aussi sur "acquis". J'aime les ruptures de ton, mais je crois que je suis la seule. Bon, donc
en fait, ce sont mes textes pas trop prise de tête, légers et écrits vite fait qui te plaisent. Et je crois que t'es pas le seul. Mais j'aime bien me torturer aussi !