Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 décembre 2010 2 28 /12 /décembre /2010 22:02

  CIMG1893.JPG

 

-          Epouse-moi !

-          Non.

-          Pourquoi ? Tu l’as bien épousée l’autre , là-bas, alors pourquoi pas moi ?

-          Parce que toi, je t’aime.

Isabelle tombe en tas sur le lit. Amagara la regarde. Il voudrait lui dire. Il voudrait, mais où trouver les mots. Il croyait parler sa langue ; il comprend soudain qu’il lui faudra l’apprendre.

-          Tu m’aimes, tu l’épouses, tu m’aimes et tu lui fais un enfant. Je comprends pas.

-          Elle, je devais.  A quarante ans, un Dogon est marié et il a des enfants, sinon, c’est rien, un fruit stérile, une chaîne brisée, une brique cassée et toutes les autres autour s’écroulent. A quarante ans, un Dogon sait ce qu’il doit faire. Ce qu’il veut, ce qu’il sent, peu importe, le renard s’en charge.

-          Alors pourquoi tu es là ? POURQUOI ?

-          Parce tu es ma falaise et qu’on ne se décroche pas de sa falaise. Je voulais. Je ne peux pas.

-          Epouse-moi !

-          Tu viendrais au village ?

-          Oui !

-          Tu irais chercher l’eau au puit ?

-          …..

-          Tu participerais à la journée du pardon des femmes ?

-          …..

-          Si on a une fille, il faudra l’exciser.

-          TA GUEULE !

Isabelle fond en larmes. Amagara a mal. Si mal. Il cherche des mots dans sa langue à elle. Dans la sienne, c’est un beau parleur, on l’écoute, on le respecte, lui, le chef des guides, le bientôt sage qui sait dire et surtout taire juste ce qu’il faut aux toubabs, lui l’ habile, le caméléon, aussi à l’aise au village que sur France Culture. Il en impose, même aux aînés. Il prend de l’ampleur, de la stature. Mais là… Là, il vacille, ses belles phrases africaines s’emmêlent dans sa tête ; ses certitudes, ses bonnes résolutions, ses bonnes raisons d’état, avec elle, ça marche pas. Quelque chose ne colle pas, ne colle plus. Pourquoi ? Pour une fois, il se tait. Il la prend dans ses bras, c’est tout. Il sait, elle sait. Elle a de gros sanglots comme un gros bébé, et lui, il a ce nœud dans le ventre. S’il pouvait pleurer, pleurer devant une femme, cette femme, quelle honte, quel bonheur. Ca resterait entre eux. Non ! Il s’était juré, il avait promis aux aînés, à sa femme. Il ne peut pas. C’est Isabelle, sa femme, c’est comme ça. Il l’a tout de suite su, c’était si évident, pour eux, pour tous, même pour la mère d’Isabelle.

-          Je t’aime, voilà.

-          Prouve-le !

-          Mais tu comprends pas ? Tu crois qu’on dit « Je t’aime » comme bonjour chez moi ? Tu comprends pas ? Moi j’essaie de te comprendre, toi tu fais semblant !

Ils se taisent, épuisés. L’amour, oui, bien sûr, il fallait que ça tombe sur lui. Un coup du renard. Sale bête. Roméo et Juliette, drame cornélien, passion racinienne chez les Dogons. Absurde. Chaque culture à sa place et les Dogons seront bien gardés. Le Dogon est pur et fier de l’être et les ethnologues sont fiers du Dogon si pur. Chaque culture à sa place. On se rencontre, on ne se mélange pas.

Alors quoi ?

-          Je suis le grain de sable, pas vrai ? Lâche Isabelle, un sourire par-dessus ses larmes.

Un renard passe. Entre ses dents, le sourire d’Isabelle.

 

Partager cet article

Repost 0
myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article

commentaires