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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 23:32

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Laura hurle « MERDE ! » à la gueule de Paule,  et son cœur cogne d’avoir osé, et son corps tremble de ce mot énorme, expulsé, mais elle ne fléchit pas. Tête droite, regard droit, elle plonge dans les yeux de sa mère comme on se flingue. Parce qu’elle n’a plus rien à perdre.

Paule recule imperceptiblement, triture un kleenex, cherche le sol, l’air, les mots pour s’y appuyer, s’agrippe au vide. Une veine bat à sa tempe et dans ses prunelles, quelque chose vacille. Laura voit tout : chaque détail, chaque faille, mais hésite à comprendre. A reconnaître la peur. Sa peur dans les yeux de l’autre. Elle plonge plus loin encore, veut des preuves, fouille, fouaille, se répète pour y croire : « Je lui fais peur. ».

Laura a quinze ans. Quinze ans de peur et de silence, quinze ans à ne jamais savoir sur quel pied danser. Alors son enfance, elle ne l’a pas dansée, elle l’a pétrifiée. Une enfance forteresse pour se cacher derrière. Mais même comme ça, elle entendait encore, même comme ça, elle sentait. Le silence qui précède le cri. Reniflait l’heure, celle du dixième verre où les yeux de Paule commençaient à tourner comme deux lynx en cage. C’était le soir, toujours. Dans la journée, Laura ne voyait pas sa mère mais elle était partout, elle était sa peur qui ne la quittait pas. Peur de marcher dehors, de revenir dedans, de la maîtresse, des autres enfants qui sentaient sa peur. Peur de sa peur qui la tenait, la tirait, la traînait le long des murs.  

Et puis quinze ans, la vie qui cogne à la porte, l’envie de cogner, cogner sa peur, cogner sa mère, avec des mots, juste des mots, comme elle, avec un mot, un seul : « MERDE ! », un sésame-ouvre-moi, sésame-libère-moi, nais-moi, vis-moi.

Le cri de Laure agite encore l’air dans la chambre, gifle Paule de ses ailes. Elle ouvre la bouche. La ferme. Soudain son regard reflue et Laura se retrouve sur la grève. Très loin. Paule la regarde mais ne veut pas, ne peut pas la rejoindre. Ca voudrait dire se rejoindre, joindre tous les bouts, les siens et ceux de sa fille, éparpillés aux quatre coins de la vie et ça, c’est au-dessus de ses forces. Alors avec celles qui lui restent, puisées peut-être au désespoir qui lui tient lieu d’amour, elle fait la seule chose dont elle ait le courage.

Elle part.

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