Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 décembre 2016 4 15 /12 /décembre /2016 12:24

C’est veille de Noël. Sainte Marie Tout-en-Plâtre crève de froid dans sa niche romane malgré la robe en velours qu’on lui a mise pour faire chic. Elle crève de froid et d’ennui. Sous prétexte que c’est bientôt l’anniversaire du Petit, ça n’arrête pas les défilés de moines confits. Craquements de genoux, luisances de crâne, marmonnements, c’est tout ce qu’ils savent lui donner. Pas un regard, pas un mot un peu perso. S’ils levaient la tête, ils la verraient étouffer des bâillements, mais rien de plus aveuglant que l’adoration froide. Alors elle attend que ça passe en soufflant sur la mantille qui lui gratte les joues.

 

Elle attend que Jean passe.

Jean le simple, le bégayant, le tout mignon au visage d’ange égaré sur la terre. Celui que les autres prennent pour un idiot parce qu’il bégaie. Parce qu’il est incapable de dire sans trébucher un seul Ave Maria. Parce qu’il s’endort sur son chapelet. Il s’endort et il rêve de Marie aux yeux outre-ciel, Marie qui danse pieds nus dans les nuages. Elle, elle aime qu’il la rêve comme ça et qu’il ne lui dise rien quand il est devant elle, tout nu dans sa béatitude.

Alors elle l’attend. Elle attend ce moment où il n’y a plus personne dans la chapelle et où il vient la voir en cachette des autres.

 

Le voilà, il arrive. Rougissant, trébuchant dans sa robe trop longue. Il s’arrête à un mètre d’elle et reste là, ballant, béat, à la regarder en plein visage, timide et éhonté. Quand le sourire en plâtre prend vie pour lui, ça ne l’étonne pas. Et quand soudain Marie arrache sa mantille, quand soudain elle retrousse ses jupes sur ses jambes blanches pour descendre de sa niche, ça ne l’étonne pas non plus. Il lui tend la main, pour qu’elle ne tombe pas, mais elle saute, légère, et la voilà tout près de lui, toute chaude, et qui murmure : « Embrasse-moi donc. »

 

Là quand même, ça l’étonne. Il bafouille que ça ne se fait pas, qu’elle est la Sainte Vierge et lui, un moine débutant, qu’il ne mérite pas, que... Mais la vierge rigole. Et c’est elle qui se penche vers lui, elle qui pose sur ses lèvres un baiser de chair et de ciel mêlés. Murmure de vieilles pierres. Rougeoiement des vitraux. Battements d’ailes affolés de la Sainte Colombe. Saint Pierre lâche ses clefs.

Jean découvre le goût du Paradis.

Elle, celui de l'éphémère.

 

Lorsque Marie reprend ses distances pour le rendre à la terre, un cercle d’or entoure la bouche de Jean. C’est son cadeau. Le seul qu’elle puisse lui faire. Elle lui dit : « Va, et garde ça pour toi. » Alors il s’éloigne, vite, sans se retourner pour ne pas la retrouver en plâtre sur son piédestal. Pour ne pas la perdre.

 

Lorsqu’ils ont vu la niche vide et sur le sol la robe en tas, les moines ont cru à un vol. Et plus tard, quand au croisement des chemins, au bord d’une rivière ou au sombre des bois ils ont croisé Marie, ils ne l’ont pas reconnue. Ondine, sorcière, succube, fantasme, c’est ainsi qu’ils l’ont nommée. Ainsi qu’on la nomme encore. Peu importe à Marie. Elle est libre et ne se montre qu’aux simples.

 

Quant à Jean, depuis que sa langue s’est déliée dans le souffle de Marie, on l’appelle Saint Jean Bouche d’Or. Car désormais, quand il parle du ciel et de ses habitants, même les cailloux s'émeuvent.

 

Jean est toujours vivant. C’est toi lorsque l’amour t’allume.

 

Myriam Rubis

Partager cet article

Repost 0
myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article

commentaires