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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 18:22

Il était une fois un pirate charmant (mèche sombre, oeil en bataille). Charmant mais débutant, il n’avait encore pratiquement tué personne et guère dévalisé, au point que son père s’en inquiétait.

Or ce père soucieux qui, lui, pratiquait sérieusement son métier, finit par mourir l’épée à la main et le perroquet sur l’épaule. Dans les maigres affaires qu’il lui légua, son fils trouva une carte fripée et dessus, la promesse d'un fabuleux trésor. Les indications, quoique codées, pointaient clairement sur une île aux rochers acérés, bêtes dentues et verdeurs infernales. Bref, une île authentique.

C'était un rêveur doublé d'un combatif. Ni une ni deux, il fit ses adieux à sa belle du moment - qui lui souhaita bon vent avec un grand sourire - puis se choisit au fond d'un bouge un équipage de fiers désespérés. Dès le lendemain il embarqua, farouchement déterminé à tout affronter, tout vaincre, tout connaître. Et en effet, le destin pas toujours contrariant lui offrit son lot de krakens gluants, tempêtes grinçantes et sirènes girondes. (Pendant ses heures creuses, Il en fit d'ailleurs d'admirables poèmes que vous trouverez sur mon blog). Ses hommes partagèrent tous ses combats, ses blessures, ses enthousiasmes, surtout le petit mousse qui, du soir au matin, bondissait de la poupe à la proue, volait dans les cordages, chantait en haut du mât des paillardises grandioses ou, les soirs bien arrosés, de délicates romances qui troublaient les vrais mâles.

Au bout de cent victoires, vingt cicatrices viriles et quelques tonneaux de rhum, il parvint un matin poudré d’or en vue de l’île depuis dix ans rêvée. Elle était sombre, elle était verte, il y accosta avec son équipage et avec eux, franchit trois ponts troués, huit cascades en feu, six familles de dragons, enfin buta sur une racine. C’était celle du palmier dessiné sur la carte au dessus du trésor. Fébrilement il creusa au pied de l’arbre, en extirpa un coffre d’acajou luisant, la clef était dessus, il l’ouvrit.

Silence, béance.

Dans le coffre, rien qu’une poignée de sable et sur un petit papier, un smiley signé de son paternel.

Bien sûr, il eut un coup de blues. Mettez-vous à sa place : dix ans sur les mers, dix ans à y croire… Et tout ça pour une poignée de sable gris.

Il le prit, le laissa couler entre ses doigts et se mit à pleurer.

Une main se posa sur son épaule. Il tourna la tête. C’était le petit mousse qui s’assit et se tut auprès de lui.

Au bout d’un long silence caressé par le vent, le jeunot (qui ne l’était plus tant que ça depuis le temps) dit :

« Le kraken, vous vous souvenez ?

- Oui.

- Il a bien failli nous bouffer bateau compris ! Qu’est-ce que vous aviez peur ! Pourtant vous y êtes allé, droit dans sa gueule et vers la mort, et vous avez gagné ! (je l’avais affaibli en coupant trois testicules, mais c’était fort quand même !) ; les sirènes ! Un peu plus et vous vous laissiez embobiner, mais pour la première fois de votre vie, vous avez regardé au-delà de vos petites envies. Tous les combats, vous les avez gagnés ! Votre peur même s’est changée en alliée, et vous étiez si occupé à déjouer les chimères, que le sens de l’instant vous est venu. Je vous ai vu sourire à une mouette. Je vous ai vu heureux…

- C’est vrai l’ami, merci. Je t’ai méconnu. Qui es-tu ?

Le mousse sourit et le noir dans ses yeux déborda. Il ôta sa casquette et il en coula… Une longue chevelure brune avec des fils d’argent.

- Toi ?

- Oui, celle que tu ne voyais pas.

- Je regardais trop loin… Tu m’en veux ?

- Non. Tu m’as fait voyager.

- Rentrons sur la terre ferme et vivons-y tranquilles.

- La terre ferme ? Jamais ! Dit-elle, lèvres troussées. J’ai pris goût au grand large !

Il la prit dans ses bras, elle le poussa dans l’herbe, ils voyagèrent longtemps et de bien des façons.

Grains de sable, graines de fable, les trésors fabuleux ne sont jamais rien d’autre. Pourtant… Heureux qui, comme toi, comme moi, a fait un beau voyage pour ce beau sable-là.

Myriam Rubis

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