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23 décembre 2014 2 23 /12 /décembre /2014 14:54
L'important, c'est ce qui conte.

On sait que Dieu a créé certaines bestioles vers la fin du sixième jour, quand il était bien crevé et qu'il buvait un scotch pour se détendre. D'où l'araignée. Mais vu qu'à l'époque il n'y avait ni miroir ni selfie, elle n’a pas su tout de suite qu'elle était franchement moche. C'est l'oeil des autres qui l'a avertie. Au dixième hurlement-bond-fuite éperdue, elle s'est interrogée et... une flaque d'eau lui a donné la réponse. D'abord, elle n’en a pas cru ses quatre paires d'yeux. Elle a bougé une patte pour voir si le reflet la bougeait aussi... Il la bougeait. Elle a remué son abdomen poilu. Il le remuait aussi. Alors elle a poussé un cri d'araignée. Puis elle a pleuré. Puis elle a brandi ses huit poings vers Dieu (en se mettant sur le dos). Puis elle a réfléchi. Ok, elle partait pas d'une base facile, mais elle croyait aux vertus du travail et de l’imagination. Puisque la beauté ne lui avait pas été donnée, ben c'est simple, elle la fabriquerait. Et elle ferait ça toute seule, à partir du super beau qu'elle sentait en elle, là, tout chaud dans son ventre. Ce serait pas du récupéré ailleurs, non, que de l’authentique, elle donnerait de sa personne et de rien d’autre. Elle a croisé ses huit pattes en position du lotus, inspiré profondément, laissé venir et partir les images, puis s’est mise au turbin.

C’est comme ça qu’a été fabriquée la première dentelle. A partir d'une matière intérieure faite de désespoir et d'espoir.

Toute fière, elle l’a étalée entre deux branchettes, s’est cachée sous un buisson et a patienté, assez sûre de son effet. Ca n’a pas loupé : les oiseaux, les souris, les papillons, ils sont tous venus tourner autour, éblouis, interrogatifs, à un fil de croire en Dieu. Parmi eux, il y avait un oiseau gris brouillard muni d'une queue en forme de lyre dont l'araignée ne pouvait détacher les regards. Elle se disait que s’il la laissait en jouer de ses huit pattes habiles, ça ferait sûrement la plus belle musique du monde. Enhardie par son succès et stimulée par son phantasme, elle est sortie de sous le fourré. Mais ils n’ont pas fait le lien entre elle et la beauté. Tous, sans exception, ils se sont enfuis en piaillant, à commencer par le bel oiseau qui était un peu chochotte. Elle a encore pleuré, mais pas parce qu’elle était moche. Parce qu’elle a pensé qu’elle avait loupé sa dentelle. Alors elle s’est remise au travail, avec encore plus de rage de bien faire, et le lendemain, ce qu’elle a étalé entre les deux branchettes, c’était incomparable, c’était de la pure lumière. Les oiseaux, les souris, les papillons et les autres n’ont pas pu s’empêcher de revenir admirer le travail, et l’oiseau-lyre a même sifflé son approbation. Ca lui a fait tellement chaud au cœur, à l’araignée, qu’elle a encore oublié qu’elle était moche et qu'elle est ressortie de sous son fourré. A nouveau, ils se sont tous enfuis en piaillant, le bel oiseau en tête, car c'était une indéniable tafiole. Elle s’est dit dans un gros soupir qu’elle ferait mieux la prochaine fois.

C'est depuis ce temps-là qu'elle file, tisse, brode et brode sans cesse sa lumière, en espérant, chaque fois, faire quelque chose d’assez beau pour qu'on lui pardonne sa laideur, et c’est pas de la rosée qui brille le matin sur ses toiles, non. Ce sont ses larmes. Ou celles de Dieu.


Et vous savez pourquoi elle ne s’arrêtera jamais de broder ? Parce que tout au fond, elle sait que le plus important, c’est pas de se faire aimer. C’est de broder.

Myriam Rubis

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