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20 juin 2015 6 20 /06 /juin /2015 12:12
L'érotique du lave-vaisselle

Remplir un lave-vaisselle, c’est être nu : les masques tombent, les attitudes cèdent, les convictions s’embrument. Car dans cette situation d’apparence anodine - et justement pour ça - seul l’être agit. Sauvage, pur, désentravé. Vous voulez connaître quelqu’un, le connaître vraiment ? Regardez-le, dans son innocence brute, remplir un lave-vaisselle.

Telle qui semblait indécise et fragile a soudain dans les yeux l’éclat dur du diamant. D’un geste brut, elle empile dix assiettes sans souci de leur équilibre et des restes collés, puis les lâche entre les séparateurs du bac inférieur, indifférente à leurs entrechocs et aux risques de fêlure sur la vaisselle de bonne maman, désireuse peut-être d’entamer le cœur pâle de ces fleurs obstinément laides malgré sa conscience des possibles répercussions d’un tel accident - car elle a horreur des fleurs pâles, elle aurait voulu des pivoines sanglantes ou des iris violets ou pas de fleur du tout mais voilà ce sont ces mièvreries que chaque jour elle affronte dans un effort constant de torsion de sa vision lui occasionnant des torticolis oculaires, alors bon faut la comprendre quelque chose en elle frise la violence, mais hélas, le panier amortit la chute. Certes, la tourelle tremble, le bras gicleur tournoie et l’un des pieds de nivellement s’affaisse sous l’effet de la secousse imprimée à l’ensemble de la structure mais rien d’irréversible ne se produit, alors dépitée elle se saisit d’un bouquet de couverts, fleurs pointues d’acier franc où se reflète la lumière diffractée par une pampille du plafonnier, éclats rouges qui ricochent des couteaux à son œil puis à celui de son conjoint qui passait par là et s’en trouve ébloui, perturbé, mécontent. Car lui s’y serait pris autrement. Tout d’abord, il aurait apporté une pile d’assiettes moitié moins haute et en aurait rincé soigneusement chaque élément avant de les rapprocher précautionneusement de la mécanique lavante. Ensuite, il aurait évalué la déformation de chaque assiette –ce gondolé subséquent aux lavages répétés à haute température - afin de décider de leur ordre d’introduction dans le bac. Cette opération aurait pris un certain temps que sa femme aurait perçu comme dilaté au-delà du nécessaire mais à ce stade, elle se serait contenue, limitant l’expression de son impatience à un tremblement léger de sa jambe gauche. C’est après que ça se serait gâté, au moment où lentement, délicatement, il aurait disposé les assiettes déjà rendues propres par le pré-lavage dans les espaces prévus à cet effet, les redéplaçant, redisposant, intervertissant à plusieurs reprises, le bout de sa langue rose un peu sorti. C’est à la quatrième manœuvre que, sans plus de retenue, elle aurait arraché de ses mains une assiette – déjà propre, faut-il le rappeler - pour la placer brutalement et sans calcul en plein milieu du bac. Il l’aurait reprise, avec un calme froid, pour recalculer son meilleur emplacement ce qui aurait pris un temps augmenté de son trouble généré par l’intervention de sa femme. Cette dernière action se serait répétée au moins trois fois et toujours plus lentement. Jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, elle de sa lenteur, lui de son ingérence, ils se soient empoignés avec vigueur à des endroits ciblés de leur anatomie. Dans la bousculade, le panneau d’ouverture se serait refermé entraînant le bac au fond du réceptacle et le bouton « très sale » se serait enfoncé. Des vibrations auraient alors parcouru leurs deux corps, le rythme saccadé du tourniquet arroseur les aurait affolés, ils n’auraient plus pu contenir leurs pulsions déclenchées par cette simple opération : remplir un lave-vaisselle. Nus, tels qu’en eux-mêmes, sauvagement ils se seraient enlacés contre le panneau, l’impatience de l’une mêlée aux furieuses lenteurs de l’autre, dans une parfaite complémentarité.

Et sous les secousses émanant de leurs corps et de la machine, un bouton de fleur pâle se serait entrouvert.

Myriam Rubis

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