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31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 19:03
Monsieur Dupont et les oiseaux

Ce matin-là comme tous les matins, M. Dupont passe un peigne à dents dures dans ses cheveux enneigés avant la saison. Il y trace un sillon parfaitement droit que le miroir, comme chaque matin, fait zigzaguer. Ca, M. Dupont ça l’énerve. Alors il aiguise son regard comme un crayon de rentrée des classes et redresse méchamment le menton, mais rien à faire : son reflet a le cou penché et les yeux tristes. « Tu es nul ! » l’engueule M. Dupont et il lui tourne le dos pour nouer sa cravate. Au même moment, le radio-réveil entonne la minute rouge des massacres, ce qui veut dire qu’il est en retard. Il le programme pourtant de plus en plus tôt, mais les infos s’accélèrent ces temps-ci. Un sentiment d’injustice le traverse comme un courant d’air froid et sa cravate fuit sous ses doigts tremblants. Tant pis, qu’elle aille où elle veut, il attrape son manteau muraille et son cartable blindé, fait grincer sans pitié la porte vieillissante, descend l’escalier qui expire en craquant et bondit sur le trottoir qu’il repousse à coups de pieds pour atteindre l’arrêt de bus.

Trop tard ! Le bus part dans un pet fumeux avec le bon horaire et M. Dupont reste avec le mauvais. Alors bien sûr, tout se décale : le vert des arbres se détache des feuilles, le trottoir mord la rue et les contours de M. Dupont s’éloignent de son corps. Il se sent flou et mou. Le temps que tout se rassemble, il s’assoit sur un banc. Sa tête bascule en arrière et ses pensées frontales glissent vers le fond. Du coup, une idée comprimée vers le bas remonte à la surface : marcher ! Mais oui ! Marcher jusqu’au travail, et sur le chemin, acheter des classieux à bureau et autres bimbeloteries officinales ! Pour justifier le retard !

Raffermi par cette pensée, il se lève d’un bond et emprunte la rue commerçante, qui commence à clinquer doucement. C’est pas désagréable, ce roucoulis des choses, ce ferme de l’asphalte... Il en est à se dire que tout est à sa place quand soudain, une harmonie brutale repousse tout vers l’arrière, et sans ménagements, l’empoigne, l’envahit, le tripote à l’intime. Honteux, M. Dupont rougit. Mais ses oreilles s’ouvrent en grand. C’est une gavote d’oiseau qui chante crûment le doux, le rond et le pluvieux, qui susurre des étoiles et d’autres cochonneries. Dans sa poitrine, ça cogne pour sortir. Ca lui dit d’aller voir, et d’y aller tout de suite. Alors il y va.

Ca vient d’un bazar. Un endroit plein d’inutilités que seuls les pauvres peuvent comprendre. Par la porte ouverte, il voit l’origine de son trouble : c’est un galopiot à plumes noires qui perche sur un faux sapin. Un galopiot commun comme on en voit partout, mais qui chante comme on n’entend nulle part. De près, son chant est même plus grand, plus bleu, plus vert. De près, son chant est un endroit. Un endroit inconnu mais qu’on reconnaîtrait. Il ferme les yeux pour mieux s’y promener. Et il n’a pas envie d’en revenir. Il sait maintenant que sa vie est petite, comme une boîte, et qu’il y tourne en rond, cravaté, costumé, sur la pointe d’un pied, et que la musique qui le fait tourner est de très mauvais goût. Il n’y retournera pas. Il ne veut plus retourner nulle part d’ailleurs. Il veut y aller.

Il entre dans la boutique. Dans une travée croulante, un vieil homme aux joues roses dépoussière tendrement une déesse aux seins durs.

M. Dupont extrait de sa gorge un « bon jour » rouillé. Le vieux soulève ses paupières et du soleil en sort.

  • Votre galopiot… Je voudrais vous l’acheter.
  • Il n’est pas à vendre.
  • Je paierai bien !
  • Non, ce serait mal. C’est un ami et il est libre.
  • Il pourrait être libre avec moi !
  • Voyons, ça ne marcherait pas, il m’aime. Adieu.

L’oiseau se bécote un dessous d’aile, insouciant de sa valeur, et M. Dupont sort, mou du dos et de l’espoir. Tellement mou, qu’il traîne en route et arrive très, mais alors là très en retard au bureau, alors bien sûr, il se fait engueuler. Mais il s’en fout. C’est même la première chose dont il se fout. Toutes les autres suivront : l’heure, le nœud de sa cravate, sa mère, les résultats du turluton. Il se fout de tout, sauf du galopiot. Il ne pense même qu’à lui. Chaque matin, il laisse faire les choses qui lui font rater le bus et il part à pied, s’arrête devant l’oiseau et l’écoute chanter. Ca l’aide à respirer et à voir les couleurs. Mais l’effet ne persiste pas. Dès qu’il s’éloigne, ses poumons rétrécissent et tout redevient gris. Encore plus gris qu’avant, avant l’oiseau et les couleurs.

On ne peut pas vivre comme ça, juste un instant par jour, quand on manque d’habitude et qu’on n’a pas appris à faire des provisions. On ne peut pas, ça fait encore plus mal. Mais le mal, ça donne des idées de diverses couleurs, parfois claires, parfois sombres.

Celle qui lui vient est noire : il achète un galopiot tout à fait semblable mais muet de tristesse dans une toute petite cage, et puis une autre cage aux barreaux couleur ciel dans laquelle il dépose un tas de graines de lin ; puis un matin petit, il se rend au bazar, se poste discrètement près de la porte ouverte, et profite du moment où le vieux plumeaute sa statue sans lever les paupières. D’une main, il lâche vers l’intérieur le galopiot muet et de l’autre tend son piège à travers l’embrasure. Le galopiot chanteur voit les graines, fonce sur elles, et la cage se referme avec un bruit cassant. M. Dupont s’enfuit en serrant dans ses bras son bonheur secoué.

A peine arrivé chez lui, il ouvre la cage et dit : « Voilà ! Tu es chez toi, tu es mon ami, chante, s’il-te-plaît, chante, pour moi, rien que pour moi ! »

Mais l’oiseau le regarde de son œil silencieux d’oiseau. Puis il secoue ses ailes et va se poser sur le bord de la fenêtre, le bec vers le dehors. De l’autre côté de la vitre, il y a un mur de pierres. C’est vers ce côté là qu’il se met à chanter, et c’est plus beau, plus grand, plus inconnu que jamais… mais c’est comme au travers d’une toute petite serrure. Parce que M. Dupont n’est pas invité. Alors bien sûr, il a très mal au cœur, mais l’espoir le rend bête. Il se dit que l’oiseau finira par comprendre.

Chaque matin et chaque soir, il lui offre des graines et de l’eau et des mots, mais l’oiseau continue à ne pas chanter pour lui. Il chante pour le mur et M. Dupont écoute par la serrure.

Il finit par perdre espoir. Et quand on perd espoir, il nous vient des idées qu’on n’avait jamais eues : il regarde le mur. Et il voit que les pierres se sont toutes amollies. Et il voit que des fleurs poussent entre les pierres. Mais que sur lui, aucune fleur n’a poussé.

Alors il comprend.

M. Dupont a rapporté l’oiseau à son ami choisi.

Le vieux était assis au milieu de sa quincaille. Entre ses mains molles, sa statue aux seins durs était grise de poussière et son regard était tout replié, comme le galopiot muet qui avait rétréci sur le faux sapin.

M. Dupont a dit : « Bon jour ».

Le vieux a levé les yeux et il a vu l’oiseau. Une étoile mouillée a coulé sur sa joue.

Il s’est levé, a pris la cage, l’a ouverte, et le bon galopiot est allé se poser au plus haut du sapin, au-dessus du mauvais. Et puis il a chanté, et c’était sans serrure, et c’était pour tout le monde.

Les yeux de Dupont ont demandé pardon, et puis il est sorti sans attendre la réponse.

Au bout de quelques pas, il a senti un poids léger sur son épaule. C’était l’autre galopiot, le mauvais. Il a passé la main doucement sur ses plumes et il l’a laissé là.

M. Dupont a été licencié et avec les indemnités, il s’est payé un beau voyage avec son galopiot, jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien.

Un jour, au lever rose d’un soleil de nulle part, l’oiseau muet s’est mis à chanter.

Et c’était pour lui. M. Dupont.

Myriam Rubis

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