Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 19:09

Huit heures congelées du matin, station Brochant : suite à un incident de routine, une armée en terre cuite est figée sur le quai avec son arsenal de journaux, de pensées, d’écouteurs et autres colmateurs d’orifices. J’en suis, et comme les autres, j’ai peur. Comme les autres, je ne nous aime pas. Alors je fuis vers mon ailleurs phantasmé sur mesure. Des poètes, des fous, des princes s’y baladent. Sans costume ni cravate, sans métier ni fins de mois. Bref, je navigue en dedans pour n’être plus à quai. Protégée du banal, bien à l’abri du gris.

Enfin presque, parce qu’une silhouette fait tout à coup une ombre à mon tableau : C’est Claudia, ma voisine de palier. Elle est contrôleuse de gestion, sexagénaire et floue. Avec son corps vintage et son inexpression à lunettes carrées, elle est du genre dont je ne tiens pas à encombrer mon espace idéal. Du genre que j’ignore d’un clic. Pour éviter son bonjour même muet, je m’abstrais encore plus, tellement que je pourrais m’exposer à Beaubourg.

Le dehors a fondu.

Soudain, plic ploc, quelques notes de piano font des ronds sur mon absence. Mon corps se tourne mécaniquement vers l’origine du son, en même temps que d’autres corps. Ca vient d’un lecteur posé sur une banquette, à côté d’un grand sac et d’un manteau plié. Devant, il y a… Je mets un moment à saisir…. Oui, c’est bien ça : Claudia dans un jogging mou, sans lunettes et avec un nez de clown. Je tombe de mon ailleurs. Et puis très vite, la surprise fait place à une vague inquiétude mêlée de honte. J’envisage de fuir mon malaise à l’autre bout du quai, mais la musique me retient. C’est une musique qui va quelque part, comme vers un mystère, et qui y va sans armes et sans détours. Nue comme un sentier droit. Mes yeux ne peuvent plus s’empêcher de pointer vers Claudia qui nous fait face, immobile, le regard de côté et pourtant là, totalement. En attente. De nous. Ca dure quelques secondes, puis… sa tête penche, son bras s’élève. Rien de plus. Mais rien, absolument rien de moins. Geste nu et droit, geste musique si juste qu’il me traverse. Trouée dans mon brouillard. Sa taille plie, sa main trace une courbe. Clairière dans le métro et elle en plein milieu. Lentement, elle tourne sur elle-même, une main vers le haut et l’autre vers le bas, mêlée à la musique ; lentement, ses coudes plient, ses bras s’inversent, puis entourent l’air, puis le libèrent, et l’air, libéré, ondoie autour de Claudia qui se fait algue.

Sans briser son mouvement, sans bousculer les ondes, Claudia danse vers son sac, en sort un voile blanc déchiré, délicatement, comme si c’était un trésor sacré. Elle en fait une boule, en caresse sa joue, doucement, les yeux fermés, puis le pose sur ses épaules. Drapée de gaze trouée, elle marche en lentes et graves ondulations, cou penché façon cygne, puis va plus vite pour faire danser le voile…

Et la voilà ailée, écume, vague, épousée. La voilà jeune comme une aube, la voilà vieille comme la terre. La voilà belle sous mes yeux et c’est tout naturel, ça n’a rien d’étonnant, c’est moi qui ne savais pas, c’est moi qui ne voyais rien. Elle sait et n’en est même pas fière, pas victorieuse. Car si elle se dévoile, c’est pas pour embêter, c’est pour dire en passant, dire très simplement, sans le moindre sous-titre, sans rien dans son regard qui vienne nous chercher, sans accent du visage - ce serait inutile.

Claudia ne ment pas. Claudia ne force pas le vrai à se rendre. Elle attend la note juste, l’instant juste. Et entre en harmonie.

La musique se tait. Claudia s’immobilise, le regard de côté mais qui nous dit : « Voilà ».

Puis sans saluer, elle enlève son nez, son voile, les range dans son sac et remet son manteau qu’elle boutonne jusqu’au cou. Et nous, nous restons là, de travers sur le quai, orphelins de quelque chose. Quelque chose dont nous avions soif sans le savoir. Offert un bref instant par ma voisine de palier, contrôleuse de gestion, sexagénaire et floue.

Myriam Rubis

Partager cet article

Repost 0
myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article

commentaires