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2 septembre 2014 2 02 /09 /septembre /2014 14:29
La prière au papillon

Hier, pendant que j’essayais de nouvelles coupes à mon jardin et que je le ratais parce que je n'y étais pas, il s’est passé quelque chose.

Ca faisait un moment que mon jardin me faisait la gueule. Quand je suis ailleurs, il le sent, je ne peux pas le tromper. Il sait quand mes pieds lui marchent dessus sans y penser et que j’écrase trop d’araignées, même celles qui ont une étoile au front. Il sent quand je pue la peur qui t’absente et te fait lourd et meurtrier sans y penser.

Quand je suis comme ça, il prend ses distances, se replie dans ses ronces et crache sur moi ses pires bestioles : celles à mille pattes ou à longs crocs ou bien à tête de cheval vert. Bref, il en rajoute pour se venger de ma trouille.

Mais quand ça va trop loin, parfois, il a un geste.

Hier, il a eu un papillon.

Un grand, très voyant, encore humide de son cocon. Il s’est posé devant moi sur une feuille baveuse de soleil et il m’a déballé ses avantages sous prétexte de les faire sécher. Sa beauté, je me la suis prise en pleine poire. Imaginez un peu : un corps femelle enveloppé d’une gaze noire, de longues antennes avec au bout une goutte, un cercle rouge au coeur des ailes et à la pointe, quelques taches blanches. Je passe sur les finitions, il en avait beaucoup, par petites touches bien calibrées, et tout ça frémissant comme si le froid le secouait. C’était sans doute le cas, parce que dès que la lumière a coulé de sa feuille, il s’en est choisie une autre en plein regard du soleil. Un regard doux avec son calme du soir et qui commençait à cligner de fatigue. Cette douceur, ça flattait bien le vif du papillon qu’on ne pouvait pas louper dans cet assoupissement. C'est là qu'il a commencé à faire son coquet : Et hop ! Petit coup d’éventail à l’andalouse pour replier ses ailes et me montrer ses dessous, qui étaient feuille d’automne. Impeccable, le coup d’éventail, comme s’il avait fait ça toute sa vie alors qu’il sortait du cocon. Et ça disait clairement ce que ça voulait dire : « Tu m’as vu, tu me vois plus, j’ai décidé, c’est comme ça. Alors espère si tu veux, profite si tu peux… de mon caché, de mon secret."

Le séducteur, quoi.

Mais j'ai beau être méfiante, l’idée me plaît, alors je reste. Je profite de ses airs de rien, de son petit tremblé au pointu des ailes et du soleil qui s’endort en clignant sur lui. Sûr que ça va lui rester au revers des paupières, au soleil, et que la matière de son rêve ce sera du papillon. Sûr qu’on aura une nuit en dentelles avec du vent pour qu’elles s’envolent. Elles s’accrocheront aux arbres, elles tomberont dans l’étang et les crapauds auront l’air fin en bonnet de dentelles.

Je commence à cligner moi aussi sur le côté sombre du papillon, quand hop ! J’ai ma récompense. Il se déplie d’un coup, et son rouge et son noir et son voile de belle veuve me reviennent en pleine poire comme un cadeau qu’on n'attend plus. C’est à cet instant précis que je me suis sentie autorisée à lui parler, mais à lui parler dans une langue spéciale, inventée là, très vite, avec des mots dans ses couleurs pour qu’il comprenne. Le noir, je suis allé le chercher dans cette chose que j’ai en moi comme dans un puits, le rouge dans mes bouillons de colère et les taches blanches, dans ces moments où je vois plus rien.

Et puis je suis allée vers d’autres couleurs – mica, poussière et tout ce qui brille - qui sont à moi mais pas à lui pour qu’il fasse aussi l’effort de me comprendre, et ça a fait comme une prière. Mais les prières, même rouges et noires et à paillettes, ça va jamais là où on pense. La mienne a tout de suite traversé le papillon pour aller droit vers autre chose. Quelque chose qui était lui mais plus que lui. C’était l’esprit-papillon. L'esprit de ce qui se pose à peine, sans peser, sans projet, sans peur d'être oublié, mais qui pourtant laisse une empreinte, une trace tellement fine qu’on l’a sans y penser, sans savoir que c’est ça qui nous allège le pas. J’ai prié pour être comme lui. Pour avoir les pieds insecte. L’œil insecte. Le cœur insecte. Je l’ai voulu très fort même si c’était presque impossible. Je l’ai voulu longtemps. Et puis le temps s’est fatigué parce qu’il n’aime pas trop qu’on insiste.

Le papillon a disparu d’un coup sous la paupière du soleil et il a fait noir lune. Je suis restée un peu dans cette absence des choses, et puis je me suis levée, parce que même l’absence des choses n’aime pas qu’on en abuse. J’ai traversé les ombres du jardin, très lentement, avec mes pieds qui essayaient de dire merci en caressant doucement la terre, sans insister, sans trop vouloir même que ça marche. J’ai posé ma main, en passant, sur l’écorce du vieil olivier. J’ai regardé le grain de mica qui se prend pour une étoile dans son carreau devant ma porte. J'ai regardé la nuit.

Et la nuit m'a souri.

Myriam Rubis

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