Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 20:00
Ariane et le funambule

Au temps où le temps se laissait encore prendre et caresser le museau, il y eut une fille, Ariane. Corps en fête, cœur mal arrimé, une mouche entre deux seins blancs et dans l’œil, une prière avec des grains d’or. Un jour, elle se prit d’amour déraisonnable pour Jean, un danseur de corde, un équilibriste, souple comme une tige au vent. Son oeil chantait bleu, son cœur battait juste, tout était à sa place. A sa juste place.

Un regard de bas en haut, et Ariane est tombée. Un sourire de haut en bas, Jean n’a pas trébuché.

Une fille, quand ça veut, c’est tenace. Elle l’a attendu en bouillant sur le sol, un jour, deux jours, trois lunes rondes. Comme il ne descendait pas, c’est elle qui est montée. Il a bien fallu qu’il la retienne dans ses bras, elle n’avait aucun sens de l’équilibre. Il a bien fallu qu’il la regarde, elle était sous son nez.

Une fille quand ça veut, ça fait peur avec son feu de Saint Jean qui vous tourne tout autour et son envie d’aimer beaucoup plus haut que son cœur. Mais ça attrape aussi. Il s’est gratté le menton, a soupiré, puis dit, l’index sévère : « Ecoute-moi bien : Je ne sais pas ce que tu veux, mais c’est trop grand pour moi. Je te donnerai ce que je peux, et rien de plus !»

Elle a laissé les mots faire leur chemin au fil de sa pensée, puis cils baissés, poings serrés, a répondu : « Eh bien moi, je te donnerai tout ce que je n’ai pas » Et sur ces mots définitifs, elle a laissé le vent s’engouffrer dans ses jupons, a plané jusqu’au sol, puis est partie chercher tout ce qu’elle avait promis.

Il l’a regardée s’éloigner en se tortillant une mèche, et quand elle est devenue un grain sur l’horizon, l’a pris entre deux doigts, posé sur sa poitrine et puis repris sa danse, entre ciel et terre, dans le juste milieu.

Ariane a foncé droit devant, sans trop savoir vers où. Qu’importe, quand on marche, on avance forcément.

Elle est arrivée dans le désert. Le sable emprisonnait ses pieds et la faisait ralentir. Le jour, son corps brûlait, la nuit, il grelottait. Elle a eu faim, elle a eu soif. Le vingtième jour, elle s’est évanouie au bord d’une oasis. De l’eau sur son visage l’a réveillée. Une femme bleue, la peau comme un vieux cuir, le regard sans façons, était penchée sur elle :

« Qui es-tu ? »

-Je ne sais plus.

-Qu’est-ce qui t’amène ?

-Un désir, mais lequel ? .

Elle avait tout oublié, jusqu’au nom de l’aimé. Dans sa tête, seul le vent bruissait.

La vieille l’a gardée cinq ans, le temps de lui apprendre à traire les chamelles et à marcher sous les étoiles. Puis un matin, elle lui a dit : « Va !» en lui tendant une gourde, un pain et une poignée de sable dans un flacon tordu. Ariane a dit merci et a repris sa route.

Cinq ans elle a marché, à travers les saisons, le temps d’apprendre l’arbre, la pierre, la mousse, et d’en remplir sa mémoire vidée par le désert ; le temps que sa peau les retienne. Au bout de vingt saisons, elle est arrivée fraîche au pays des montagnes. Là, que des pics, des ravins, des fleuves bouillonnants et des ponts mal ficelés. Elle a voulu rebrousser chemin, mais de chemin, il n’y en avait plus. A la place, la nuit qui arrivait, sifflante, grinçante de portes d’ombre, et la terre qui grognait, et le ciel qui crachait… Et puis soudain, l’éclair qui fracasse les ténèbres, et devant elle, œil rouge, naseaux fumants, ailes déployées… Un dragon !

Trop, c’est trop, la moutarde est montée droit au nez d’Ariane. Elle a fait face au monstre mains sur les hanches et hurlé : « Minable ! Châtré ! Ca un dragon ? Laissez-moi rire ! Un lézard, et encore, même pas capable d’allumer la brindille accrochée à sa queue ! ». Le bestiau a eu un hoquet, un vide inquiet dans le regard, puis s’avisant de la taille ridicule de l’ennemie, l’a toisée méprisant, s’est retourné sur son appendice, a gonflé sa poitrine, craché une flamme magnifique, bondi, miaulé comme un chaton et détalé en soufflant sur sa queue.

Ariane, ça l’a gonflée à bloc. Dès le lendemain, elle terrassait un troll, affrontait une armée d’orques, traversait des ponts invisibles les yeux bandés et apprivoisait quinze loups sauvages. Chaque jour, de nouvelles victoires, de nouveaux lauriers qu’elle se tressait à elle-même. Pendant ses heures creuses, elle écrivait sur des écorces fines des chants épiques à sa propre gloire.

Au bout de cinq ans, elle s’est ennuyée. Elle est repartie, un manuscrit de 365 pages au fond de sa besace.

Vingt jours, vingt nuits, ses jambes d’acier l’ont amenée au pays de la tristesse et des arbres sans feuilles. Sur la place d’un village, une femme, l’air soupçonneux, châle serré sur sa poitrine maigre, lui a demandé ce qui l’amenait. Alors elle a raconté : le désert, la forêt, le dragon susceptible, l’hydre dont elle avait tourné les cent têtes à la fois et le boa hypnotisé d’un seul battement de paupière.

Tout à coup, une lumière dans l’œil de l’éplorée, puis un spasme, un rire. D’autres affligés s’approchent, écoutent, gloussent. Un fou rire, un autre, un tonnerre. Les mots d’Ariane s’envolent sur les ailes de leur rire.

Pendant cinq ans, nez teint en rouge, elle est allée de village en village semer du rire et de l’espoir.

Et puis un jour, un oiseau sur un fil a chanté. Elle s’est souvenue de Jean.

Trois jours, trois nuits sans respirer pour achever le tour de son monde. Elle s’est effondrée sous le fil de l’équilibriste.

Cette fois, Jean est descendu. Il s’est assis près d’elle, a posé la tête poussiéreuse d’Ariane sur ses genoux, soupiré : « Te voilà dans un bel état ! ». Elle a ouvert un œil. Vingt ans avaient passé. Il était devenu beau. Elle a tâtonné vers son balluchon, le lui a tendu et, la voix tremblante mais fière, a dit :

« Voilà, tout y est, tu peux vérifier ! ».

Il l’a soupesé, entrouvert, admis la bouche sur le côté :

« Pas mal.

-Ah ?

-Mais il manque quelque chose.

-Quoi ? Quelle chose ?

-l’espace.

- … Pour quoi faire ?

- Pour moi.

Là, elle s’est redressée très rouge, lui a vidé son sac sur la tête et est partie, très fière, très droite, vers son soleil couchant. Au bout de dix pas, elle est revenue en braillant :

-Et toi, l’exigent, dis-moi ! Quel espace m’avais-tu réservé ?

-Celui que je peux et rien de plus.

-Autant dire rien.

-Qu’est-ce que tu en sais ?

Pour la première fois, Ariane a regardé Jean. Regardé vraiment. Et dans un coin de son œil, un tout petit coin, elle a trouvé l’espace qu’il lui avait réservé. Il était bien plus vaste qu’un désert, une forêt, cent pays. Et elle sut que jamais elle n’en ferait le tour.

Ariane a donné à Jean les parfums sur sa peau, le sable de son sablier, son histoire et son rire. Jean a donné à Ariane une place sur son fil, tout le ciel au-dessus et la terre en-dessous.

Lequel a donné le plus ? Lequel a donné le moins ? Moi, j’ai ma petite idée, mais ce n’est pas celle du conte. Parce que les contes… Ne tiennent pas de comptes.

Myriam Rubis

Partager cet article

Repost 0
myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article

commentaires

MERLIN 09/06/2014 23:33

Quel beau conte, devenu un classique ... on n'en perd pas le fil.

Myriam Rubis 10/06/2014 14:13

Merci pour le conte. :)