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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 09:40

Barbara offre le texte ci-dessous à mon blog, qui en est tout émoustillé :

La feuille attend. Parmi un tas d’autres comme elle, lisses, sages, simples. Bonnes pâtes. Dans la pile, elle perd un peu la face à attendre son tour, écrasée par le poids des 386 clones qui la recouvrent. Impossible de se plier en quatre pour se faire remarquer. De se glisser un peu sur le côté, sortir du rang, observer de son coin l’heureuse élue du tout-dessus à deux doigts de se faire attraper. Paralysée, elle ne peut que rester couchée, comme une gisante qui attend le grand voyage qu’on lui a tant raconté. La feuille n’a que ses souvenirs pour patienter, la mémoire de sa forêt, sa vie d’arbre avant celle de papier, ses racines par lesquelles son destin lui a été soufflé : une main un jour la choisirait pour écrire son histoire avec une nuée de mots alors siens à jamais. La feuille sait que sa raison d’hêtre se niche dans la caresse d’une plume, le frôlement d’un poignet, les courbes sensuelles d’un tracé. Elle ne craint rien, ni les mauvais caractères, ni les fautes de goût, ni les pannes d’inspiration, toute entière tendue vers l’attente de sa future singularité. Vierge, elle ne rêve qu’à l’union charnelle d’un épiderme et de son propre velouté, sûre d’être promise à une vie de feuille comblée.

Son tour est enfin venu d’arborer sa longue robe immaculée. Elle domine la pile réduite de moitié, et libérée du poids des autres, elle se gonfle un peu, fière et resplendissante. Le grand jour est arrivé, c’est un bonheur sans tache qu’elle lance à la face du monde comme un bouquet de jeune mariée. La main tant espérée la saisit, et la feuille d’habitude si raide et si glacée se laisse gagner par une émotion violente, elle perd le peu de connaissance qu’elle avait, plus blanche que blanche, toute molle entre les doigts. Quand elle reprend contenance, un plastique rigide lui maintient le dos, la claquemure sur les côtés, un bruit assourdissant éclate et quelque chose l’aspire vers le bas, l’absorbe toute entière, quelque chose lui passe sur le corps qui n’est ni la caresse d’une plume, ni le frôlement d’un poignet, ni les courbes sensuelles d’un tracé. C’est l’obscène qui la burine, trop vite, trop sec, trop mécanique, c’est l’automatique qui l’opprime, sans souffle, sans respiration, sans poésie, c’est le formatage qui la défigure, si bien qu’elle se renfrogne, se replie comme elle peut pour esquiver les assauts, se froisse devant la maltraitance de cette routine désincarnée.

Putain d’imprimante, encore un bourrage papier ! Un capot s’ouvre, et la main réapparaît qui arrache brusquement la feuille. Déchirée en plein cœur, la machine a eu sa peau.

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commentaires

bucky balls 29/04/2014 10:39

This ‘paper compromising’ was really exciting to read. Barbara has definitely done a great job for you. I was accidentally directed to your blog and it was such delightful experience. All the best for your blogging efforts.

brigitte Celerier 05/07/2013 12:59

merci - lis - aime
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