Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
6 octobre 2016 4 06 /10 /octobre /2016 17:53

23102011267.jpg 

Avant d’aborder cette branche du droit trop souvent négligée, il convient de citer les faits, rien que les fesses, et de se poser cette question fondamentale : Qu’est-ce que « la » fesse ?

Tout d’abord, une évidence. Elle est partout, on ne voit qu’elle et tous ses avatars : Vraie fesse, fausse fesse, vraie fausse fesse, fesse honteuse ou en gloire, murale ou sur papier glacé, fesse virtuelle, fesse-mathieu, fesse-book. Elle nous suit, nous soutient, nous retient, ou alors nous précède, surtout en jean moulant dans l’escalier, nous guide, nous aguiche, nous étoile, nous étiole, bref nous hante.

Ensuite, une particularité que je n’hésiterai pas à qualifier de morpho-spirituelle. Car on le sait, ce qui différencie l’homme de la bête, c’est la fesse. En effet, les animaux ne disposent, dans le meilleur des cas, que de postérieurs assujettis à leurs fonctions purement utilitaires : éliminer, se reproduire, s’asseoir. Rien à voir avec la fesse humaine qui, tout au contraire : élimine, se reproduit, s’assoit.  La différence est fondamentale et saute aux yeux comme un pénis esseulé dans la main de son propriétaire. Je m’explique : Contrairement à la bête qui élimine des croquettes, de l’herbe ou des souris crues, l’homme défèque des cèpes à la crème, des sushis et des profiteroles.

Deuxio, l’homme se reproduit, oui, mais pas seulement pour le plaisir. Pour le sexe aussi. Et c’est souvent très compliqué chez l’homme et carrément virtuose chez la femme qui est plus douée. En effet, on n’a jamais vu des caniches faire le tripode à rebours,  la conversion avale, la tondeuse pékinoise ou la brouette accro-branche. C’est bien la preuve.

Enfin, l’homme s’assoit mais ça n’a rien à voir, car il évite soigneusement l’herbe humide, le fil électrique et les nénuphars.  Tout au contraire, il pose son bien-séant sur un élément généralement surélevé appelé chaise ou canapé, et face à : Un ordinateur, un plat de frites, sa femme, un match de foot sur TF1 avec un enculé d’arbitre et les pédés de l’OM. Dans ce dernier cas, si son équipe marque un but, il laisse éclater sa joie en tressautant sur son siège au risque de se blesser. Dans l’avant-dernier, si sa femme lui annonce son départ, il laisse éclater sa joie/douleur[1] en tressautant des fesses au risque de se blesser. Dans l’avant-avant-dernier cas, si les frites lui brûlent le palais, il laisse éclater sa douleur etc au risque d’etc. Enfin, dans le premier cas, si l’ordi bugue, il laisse éclater sa fureur etc.

CQFD : La fesse de l’homme est, sans l’ombre d’un poil pubien, le siège de ses émotions les plus subtiles, les plus intimes, les plus élevées. La fesse de l’homme est sensible. C’est là sa force et sa faiblesse.

Or plus l’Homme (le vrai, avec une cravate) travaille plus pour gagner plus, plus il s’assoit plus : à son bureau, au Ritz, au Martinez et dans les loges VIP du stade de France. Il s’ensuit qu’il est de plus en plus souvent amené à se taper le derrière sur son siège, de joie ou de douleur. Donc sa fesse se fragilise plus vite que la faune de la méditerranée, mais Yann-Arthus-Bertrand, malgré sa hauteur de vues sur son larfeuille, n’a pas trouvé la bonne altitude pour la photographier. C’est donc à nous, fessologues avertis,  créateurs d’emplois et bienfaiteurs anonymes de la fesse, de le clamer haut et fort : le siège social de l’homo sedens court un grave danger !

Alors je vous le demande. Supporterons-nous sans rien faire qu’elle succombe au furoncle et à l’escarre ? Non ! Mille fois non ! Nous sauverons la fesse, en droit, en vers et contre tout, ne la lâcherons sous aucun prétexte, la marquerons à la culotte ! Car elle le mérite, après tout ce qu’elle a fait pour nous ! Elle mérite le respect, la tendresse, la caresse. Elle mérite la housse ! Oui Mesdames, oui Messieurs, la housse de siège ! La housse la plus douce, la housse en mousse, la housse maousse, la housse « Classe Affaire », sérigraphiée, customisée, taillée à la mesure de chaque fesse, pour mieux l’envelopper, l’élever, la sublimer, car « A fesse unique, housse unique ! », tel est notre slogan, notre hymne à la fesse, ô fesse, notre patrie, qu’un 100% pur polymère abreuve ton sillon ! »

MYRIAM RUBIS 

 

[1] Rayer la mention inutile

myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article
23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 18:07

Mon père ne m’a pas laissé le choix. Tout ce qu’il n’a pas su me dire, il l’a transformé en arbres et ciel à flanc de montagne, avec au milieu une maison friable. C’est le jour de son extrémité – celle où on ne refuse plus rien – qu’il m’a dit : « Garde-la. » Alors j’ai accepté.

Avec le temps, c’est devenu mon endroit. Le seul où je ne suis plus bancale. Parce que grâce à la pente, c’est normal d’y marcher de travers, sinon on tombe. Autrement dit, si le plat des villes souligne mon mauvais penchant, mon déséquilibre devient un équilibre dans les hauteurs.

Et puis les papillons me retiennent.

Et les étoiles aussi qui sentent l’herbe mouillée.

Du coup, j’ai moins besoin de mes souvenirs pour tenir. Je les dépose un peu partout : dans le lilas, les feuilles, les bambous. A part certains que je balance dans les étoiles pour qu’ils clignotent sans moi. Ce sont des souvenirs plus précieux que les autres parce qu’ils ne sont pas encore tout à fait arrivés. Alors j’aime autant que mon cortijo les embellisse, pour quand je les récupèrerai à la sortie.

Mais là tout de suite, j’ai mieux à faire que de polir du rêve. Parce qu’ici, même les bûches me parlent, et il m’arrive d’aimer une fissure dans la poutre. C’est presque suffisant. Bien sûr « presque », c’est encore beaucoup, encore plein d’ailleurs, d’hier et de demain, mais ça laisse la place à l’inattendu : le serpent noir qui ondule sur coussin d’air, le soleil parfumé comme un vieux beau le soir, le matin qui pique...

Petit à petit, les chauves-souris m’acceptent, à force de me voir pisser sous la lune. Au bout de deux mois, je peux même dire qu’elles me cherchent. C’est rapport aux étoiles, je crois, et ce que j’y ai balancé. Comme pour me dire que je peux partir sans fermer la porte du ciel, y’a pas de voleurs, elles veillent. Je peux même y laisser mes affaires. C’est pas que j’ai pas confiance, mais je récupère toujours deux ou trois trucs : un sourire perdu, une odeur de pull, et le poème qu’on ne m’a pas écrit. Pour ne pas tomber.

Un jour, peut-être, je les laisserai.

Myriam Rubis

myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article
18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 12:38
La beauté des brouettes

Je n’avais pas d’affinité particulière avec les brouettes. Surtout avec celle-là : lourde, cabossée, boiteuse. Pas choisie, donnée avec la maison rouge, les châtaigniers et les bottes trop grandes. Alors j’ai fait avec, puisque c’était là, au sommet d’une côte qui oblige à réfléchir avant d’y traîner des brouettes modernes. Et puis je ne suis pas du genre à investir dans ce genre d’outils, il faut vraiment qu’ils viennent me chercher. Qu’ils m’apprivoisent en quelque sorte. Cette brouette-là, elle m’a intimidée pendant deux ans avec ses toiles d’araignée. Je l’évitais encore plus que la bêche ou le râteau. C’est la voisine qui m’a obligée à sauter le pas en exigeant que je dégage un muret effondré. Pour un début de relation, on ne pouvait pas faire pire : briques en plomb, sentier étroit et pentu… J’ai commencé par pester contre cet objet et surtout contre les concepteurs de brouette. Ils savent pas, ces cons, que ce sont les vieux bourrés d’arthrose et sans rien à perdre qui jardinent ? Les jeunes, ils vont en boîte ou ils écrivent des poèmes !

Bref, je n’éprouvais aucune sympathie pour cette brouette jusqu’à hier. Jusqu’à ce que je la voie. C’était à la tombée du jour, sur le chemin couronné d’aloès, de joncs et de noyers. Elle était là, en plein milieu, dans une brume dorée tombée des feuillages. De travers. Cabossée. Sa vulnérabilité de brouette en plein dans les spot-lights du ciel, son passé lustré, ses bras polis par d’autres mains, tout à coup visibles.

C’est là que j’ai découvert la beauté des brouettes.

Là que je me suis mise à croire en l’âme des brouettes, moi qui ne crois pas en la mienne.

myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article
10 mai 2016 2 10 /05 /mai /2016 08:25
Ma racontée le 13 mai 2016 à Troyes

Si jamais vous passiez par là...

myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article
6 mars 2016 7 06 /03 /mars /2016 09:46

 

 

4-Foto[1]-copie-1Peinture de Manuel Müller

 

Il était une fois une vieille sorcière qui passait son temps à changer les jeunes et beaux princes en crapauds, ce qui peut sembler absurde d’un certain point de vue. Quand ses copines sorcières lui disaient : « Mais si tu sais pas quoi en faire, laisse-les nous ! On saura ! », elle répondait que sûrement pas, qu’en fait elle faisait ça pour leur apprendre, pas pour la rigolade. Bref, elle chassait assidûment le jeunot selon une technique classique mais imparable que je recommande au passage à toutes les sorcières débutantes. Elle se postait avec sa cruche vide près d’une fontaine en pleine forêt, à des lieues et des lieues de toute route praticable et c’était radical : Tous les jours, un jeune prince très beau passait par là sur un noble palefroi, lui souriait avec un maximum de dents et, sans qu’elle demande rien, lui proposait son aide. Invariablement, elle répondait : « Merci aimable jeune homme, veux-tu, je te prie, emplir ma cruche qui est si lourde ? » et lui, pas effrayé par ses chicots, son nez crochu et sa verrue, s’exécutait. Ensuite, bien sûr, elle lui faisait la bise pour le remercier. Et là, bim ! Il se transformait en crapaud. Alors elle partait d’un grand rire un peu cruel et lui disait : « Maintenant va, mon fils, va et trouve-toi une princesse qui t’aime assez pour te prendre comme tu es et te donner le baiser sincère qui te libèrera en te révélant à toi-même. J’avoue, c’est pas gagné, mais c’est bien plus beau lorsque c’est difficile ! » Autant dire qu’ils mettaient un certain temps à la trouver, leur princesse, quand ils y arrivaient. C’est pour ça qu’au printemps, on entend qu’eux dans les étangs.

Cela dit, il y avait parfois des complications. Un jour, par exemple, elle est tombée sur un emmerdeur convaincu qu’en fait, elle était une jeune et belle princesse déguisée en vieille et que s’il s’y prenait bien, il pourrait l’épouser. Même transformé en crapaud il continuait à la coller et à lui sauter au pif pour lui faire des bécots supplémentaires. Evidemment, ça n’a pas marché. Une autre fois, elle s’est retrouvée devant un néo-chaste qui voulait pas biser avant le mariage, alors elle a dû lui casser la cruche sur la tête et elle s’est fait un tour de reins. Non, c’était pas toujours facile.

Malgré tout, elle s’accrochait à son job parce que la reconversion chez les sorcières, c’est pas très bien vu. Mais comme disait Périclite, c’est jamais possible de rester en l’état. La preuve : un matin printanier où la mésange gazouillait son émoi, un beau et vieux prince à la mèche enneigée s’est avancé vers elle. Il avait dans l’œil les quatre saisons de Vivaldi plus une supplémentaire. Le cœur de la vieille s’est emballé au premier mouvement. Elle a bafouillé : « C’est à quel sujet ? » Il a répondu :

« Le tien. Donne-moi ta cruche. »

« Il y a erreur, vous avez passé l’âge. »

« Le temps ne fait rien à l’affaire. »

Et là-dessus, il a pris sa cruche, l’a remplie à ras bord, puis reposée si brusquement sur le sol que la robe de la vieille s’en est trouvée tout éclaboussée. Elle a fait « Oh ! » et lui « Eh eh ! », parce qu’à vrai dire, elle n’était pas si moche vêtements collés au corps, fausse verrue arrachée et dents lavées de leur brou de noix. Puis sans autre préliminaire, il l’a embrassée goulûment sur la bouche. Le temps de se dire : « Quelque chose m’échappe. » elle était une grenouille, petite, verte et nue.

Tout content du résultat – et là encore un esprit borné pourrait s’interroger – le prince s’est penché vers elle et lui a dit, un grelot dans chaque oeil : « A toi maintenant de te chercher ». Puis il est parti à grandes enjambées. La bestiole lui a coassé des insultes féroces mais inaudibles en sautillant vers lui pour le rattraper. Trop tard. Il était déjà loin et elle n’était pas de taille.

Emeraude de colère, elle s’est posée sur une mousse fraîche qui s’est mise à fumer sous son ventre. Sa rage a fini par s’évaporer et ses idées sont revenues à leur place. Elle s’est dit : « Bon, c’est simple : Je me trouve un prince vite fait, il m’embrasse et voilà. »

Aussitôt dit, aussitôt fait, en quelques bonds elle se trouve une mare et un nénuphar, s’y pose, ferme les yeux, tend la bouche, attend. Un prince passe, l’embrasse, rien ne se passe. Un second, idem. Une colonie, toujours rien.

Au soixantième, l’évidence s’impose : « Tous des nuls ! Il m’en faut un qui soit à la hauteur ! ».

Alors elle a passé en revue tous ceux qu’elle connaissait par ordre croissant de taille. Le dernier, c’était le vieux et beau prince qui mesurait 1m95. Elle s’est dit : « Mais c’est ! Bien sûr ! » en se tapant la patte sur le front. Après tout, c’était lui le responsable de sa situation inichiatique ! Donc, une seule chose à faire : le retrouver et l’embrasser pour lui apprendre !

Sans transition, parce que c’était pas le genre fondu-enchaîné vapeurs, elle a traversé la région et ses sept mares et d’instinct elle a trouvé le bon endroit parce qu’en tant que sorcière, elle était très connectée à ses princes. Une histoire d’ondes.

Donc elle s’est assise au bord du chemin où chaque jour il promenait ses pensées, a fermé les yeux, arrondi la bouche, attendu.

Soudain un pas. Le sol vibre, elle aussi. Secondes interminables. Les pieds cognent plus fort, son cœur en fait autant, il est là. Elle décolle une paupière… Et le voit passer, droit comme une certitude, regard vers le lointain. « Idiote ! » s’insulte-t-elle « A un certain niveau de sagesse, on a la nuque trop raide pour pouvoir l’abaisser. » Elle réfléchit, élabore, conclut.

Le lendemain, elle est sur un rocher d’1m95 placé juste où il faut. Œil, bouche, attente, pas, rien, lever de paupière. Il marche les yeux côté nuages. Elle se gifle : « Evidemment, c’est par le haut qu’il faut viser ! »

Le jour suivant, munie d’un mètre et d’un niveau à bulle, elle établit que les traces de ses pas s’espacent de 93, 8 cm en terrain plat, 99,9 en descente et 91,7 en montée.  Elle grimpe à un chêne, ce qui est difficile pour une grenouille mais quelque chose la motive, s’accroche à une branche basse, attend, lâche, chute dans une flaque de boue. Une pensée nouvelle lui a fait allonger le pas. Alors elle lance un poing boueux vers son dos, le traite d’anarchiste, de païen scientifique et s’effondre en pleurant.

Un ornithorynque qui passait par là l’entend, s’approche, comprend tout. C’est qu’en matière de métamorphoses mal digérées, il s’y entend un peu. Il la prend dans ses pattes, la berce, lui promet une issue. « Ah oui ? Laquelle ? » espère-t-elle en s’essuyant les yeux d’une patte gluante. « Il t’a embrassée sorcière. Redeviens-en une. »

Même lieu, même heure : Une silhouette instable, chapeau pointu, lèvres très rouges, barre le passage du prince. Les yeux du sage tintinnabulent, sa bouche est à bonne hauteur. Il ronchonne : « C’est pas trop tôt ! » et l’embrasse.

Foudre, éclairs, tonnerre !

La voilà sorcière-fée. Elle est belle, presque nue sous ses cheveux étoilés. Mais le prince n’en profite pas, il est devenu crapaud, ses pustules le démangent. Dans ses yeux jaune tempête, la cinquième de Beethoven. Il recule. S’aplatit. Bondit jusqu’à ses lèvres.

Cymbales, hauts-bois, tambours !

Deux batraciens dans la poussière. Face à face. Illogiques. A l’ombre d’un châtaignier, L’ornithorynque joue de l’harmonica. Les batraciens figés se calculent sans pitié. Longuement. Tout à coup, silence assourdissant, l’harmonica s’est tu. Ils s’écrasent au sol, s’élancent, décrivent deux quart de cercle en miroir, se rejoignent à pleines lèvres.

Harpe, luth, violons, étincelles.

Deux sorciers magnifiques s’envolent dans les airs.

Il chantonne, le nez dans ses cheveux : « Et voilà ! Qui s’éprend apprend ! ». Elle ronronne, la tête dans son cou : « Tel est épris qui voulait m’apprendre. »

Myriam Rubis

myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article
28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 18:22

Il était une fois un pirate charmant (mèche sombre, oeil en bataille). Charmant mais débutant, il n’avait encore pratiquement tué personne et guère dévalisé, au point que son père s’en inquiétait.

Or ce père soucieux qui, lui, pratiquait sérieusement son métier, finit par mourir l’épée à la main et le perroquet sur l’épaule. Dans les maigres affaires qu’il lui légua, son fils trouva une carte fripée et dessus, la promesse d'un fabuleux trésor. Les indications, quoique codées, pointaient clairement sur une île aux rochers acérés, bêtes dentues et verdeurs infernales. Bref, une île authentique.

C'était un rêveur doublé d'un combatif. Ni une ni deux, il fit ses adieux à sa belle du moment - qui lui souhaita bon vent avec un grand sourire - puis se choisit au fond d'un bouge un équipage de fiers désespérés. Dès le lendemain il embarqua, farouchement déterminé à tout affronter, tout vaincre, tout connaître. Et en effet, le destin pas toujours contrariant lui offrit son lot de krakens gluants, tempêtes grinçantes et sirènes girondes. (Pendant ses heures creuses, Il en fit d'ailleurs d'admirables poèmes que vous trouverez sur mon blog). Ses hommes partagèrent tous ses combats, ses blessures, ses enthousiasmes, surtout le petit mousse qui, du soir au matin, bondissait de la poupe à la proue, volait dans les cordages, chantait en haut du mât des paillardises grandioses ou, les soirs bien arrosés, de délicates romances qui troublaient les vrais mâles.

Au bout de cent victoires, vingt cicatrices viriles et quelques tonneaux de rhum, il parvint un matin poudré d’or en vue de l’île depuis dix ans rêvée. Elle était sombre, elle était verte, il y accosta avec son équipage et avec eux, franchit trois ponts troués, huit cascades en feu, six familles de dragons, enfin buta sur une racine. C’était celle du palmier dessiné sur la carte au dessus du trésor. Fébrilement il creusa au pied de l’arbre, en extirpa un coffre d’acajou luisant, la clef était dessus, il l’ouvrit.

Silence, béance.

Dans le coffre, rien qu’une poignée de sable et sur un petit papier, un smiley signé de son paternel.

Bien sûr, il eut un coup de blues. Mettez-vous à sa place : dix ans sur les mers, dix ans à y croire… Et tout ça pour une poignée de sable gris.

Il le prit, le laissa couler entre ses doigts et se mit à pleurer.

Une main se posa sur son épaule. Il tourna la tête. C’était le petit mousse qui s’assit et se tut auprès de lui.

Au bout d’un long silence caressé par le vent, le jeunot (qui ne l’était plus tant que ça depuis le temps) dit :

« Le kraken, vous vous souvenez ?

- Oui.

- Il a bien failli nous bouffer bateau compris ! Qu’est-ce que vous aviez peur ! Pourtant vous y êtes allé, droit dans sa gueule et vers la mort, et vous avez gagné ! (je l’avais affaibli en coupant trois testicules, mais c’était fort quand même !) ; les sirènes ! Un peu plus et vous vous laissiez embobiner, mais pour la première fois de votre vie, vous avez regardé au-delà de vos petites envies. Tous les combats, vous les avez gagnés ! Votre peur même s’est changée en alliée, et vous étiez si occupé à déjouer les chimères, que le sens de l’instant vous est venu. Je vous ai vu sourire à une mouette. Je vous ai vu heureux…

- C’est vrai l’ami, merci. Je t’ai méconnu. Qui es-tu ?

Le mousse sourit et le noir dans ses yeux déborda. Il ôta sa casquette et il en coula… Une longue chevelure brune avec des fils d’argent.

- Toi ?

- Oui, celle que tu ne voyais pas.

- Je regardais trop loin… Tu m’en veux ?

- Non. Tu m’as fait voyager.

- Rentrons sur la terre ferme et vivons-y tranquilles.

- La terre ferme ? Jamais ! Dit-elle, lèvres troussées. J’ai pris goût au grand large !

Il la prit dans ses bras, elle le poussa dans l’herbe, ils voyagèrent longtemps et de bien des façons.

Grains de sable, graines de fable, les trésors fabuleux ne sont jamais rien d’autre. Pourtant… Heureux qui, comme toi, comme moi, a fait un beau voyage pour ce beau sable-là.

Myriam Rubis

myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article
27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 20:00
Ariane et le funambule

Au temps où le temps se laissait encore prendre et caresser le museau, il y eut une fille, Ariane. Corps en fête, cœur mal arrimé, une mouche entre deux seins blancs et dans l’œil, une prière avec des grains d’or. Un jour, elle se prit d’amour déraisonnable pour Jean, un danseur de corde, un équilibriste, souple comme une tige au vent. Son oeil chantait bleu, son cœur battait juste, tout était à sa place. A sa juste place.

Un regard de bas en haut, et Ariane est tombée. Un sourire de haut en bas, Jean n’a pas trébuché.

Une fille, quand ça veut, c’est tenace. Elle l’a attendu en bouillant sur le sol, un jour, deux jours, trois lunes rondes. Comme il ne descendait pas, c’est elle qui est montée. Il a bien fallu qu’il la retienne dans ses bras, elle n’avait aucun sens de l’équilibre. Il a bien fallu qu’il la regarde, elle était sous son nez.

Une fille quand ça veut, ça fait peur avec son feu de Saint Jean qui vous tourne tout autour et son envie d’aimer beaucoup plus haut que son cœur. Mais ça attrape aussi. Il s’est gratté le menton, a soupiré, puis dit, l’index sévère : « Ecoute-moi bien : Je ne sais pas ce que tu veux, mais c’est trop grand pour moi. Je te donnerai ce que je peux, et rien de plus !»

Elle a laissé les mots faire leur chemin au fil de sa pensée, puis cils baissés, poings serrés, a répondu : « Eh bien moi, je te donnerai tout ce que je n’ai pas » Et sur ces mots définitifs, elle a laissé le vent s’engouffrer dans ses jupons, a plané jusqu’au sol, puis est partie chercher tout ce qu’elle avait promis.

Il l’a regardée s’éloigner en se tortillant une mèche, et quand elle est devenue un grain sur l’horizon, l’a pris entre deux doigts, posé sur sa poitrine et puis repris sa danse, entre ciel et terre, dans le juste milieu.

Ariane a foncé droit devant, sans trop savoir vers où. Qu’importe, quand on marche, on avance forcément.

Elle est arrivée dans le désert. Le sable emprisonnait ses pieds et la faisait ralentir. Le jour, son corps brûlait, la nuit, il grelottait. Elle a eu faim, elle a eu soif. Le vingtième jour, elle s’est évanouie au bord d’une oasis. De l’eau sur son visage l’a réveillée. Une femme bleue, la peau comme un vieux cuir, le regard sans façons, était penchée sur elle :

« Qui es-tu ? »

-Je ne sais plus.

-Qu’est-ce qui t’amène ?

-Un désir, mais lequel ? .

Elle avait tout oublié, jusqu’au nom de l’aimé. Dans sa tête, seul le vent bruissait.

La vieille l’a gardée cinq ans, le temps de lui apprendre à traire les chamelles et à marcher sous les étoiles. Puis un matin, elle lui a dit : « Va !» en lui tendant une gourde, un pain et une poignée de sable dans un flacon tordu. Ariane a dit merci et a repris sa route.

Cinq ans elle a marché, à travers les saisons, le temps d’apprendre l’arbre, la pierre, la mousse, et d’en remplir sa mémoire vidée par le désert ; le temps que sa peau les retienne. Au bout de vingt saisons, elle est arrivée fraîche au pays des montagnes. Là, que des pics, des ravins, des fleuves bouillonnants et des ponts mal ficelés. Elle a voulu rebrousser chemin, mais de chemin, il n’y en avait plus. A la place, la nuit qui arrivait, sifflante, grinçante de portes d’ombre, et la terre qui grognait, et le ciel qui crachait… Et puis soudain, l’éclair qui fracasse les ténèbres, et devant elle, œil rouge, naseaux fumants, ailes déployées… Un dragon !

Trop, c’est trop, la moutarde est montée droit au nez d’Ariane. Elle a fait face au monstre mains sur les hanches et hurlé : « Minable ! Châtré ! Ca un dragon ? Laissez-moi rire ! Un lézard, et encore, même pas capable d’allumer la brindille accrochée à sa queue ! ». Le bestiau a eu un hoquet, un vide inquiet dans le regard, puis s’avisant de la taille ridicule de l’ennemie, l’a toisée méprisant, s’est retourné sur son appendice, a gonflé sa poitrine, craché une flamme magnifique, bondi, miaulé comme un chaton et détalé en soufflant sur sa queue.

Ariane, ça l’a gonflée à bloc. Dès le lendemain, elle terrassait un troll, affrontait une armée d’orques, traversait des ponts invisibles les yeux bandés et apprivoisait quinze loups sauvages. Chaque jour, de nouvelles victoires, de nouveaux lauriers qu’elle se tressait à elle-même. Pendant ses heures creuses, elle écrivait sur des écorces fines des chants épiques à sa propre gloire.

Au bout de cinq ans, elle s’est ennuyée. Elle est repartie, un manuscrit de 365 pages au fond de sa besace.

Vingt jours, vingt nuits, ses jambes d’acier l’ont amenée au pays de la tristesse et des arbres sans feuilles. Sur la place d’un village, une femme, l’air soupçonneux, châle serré sur sa poitrine maigre, lui a demandé ce qui l’amenait. Alors elle a raconté : le désert, la forêt, le dragon susceptible, l’hydre dont elle avait tourné les cent têtes à la fois et le boa hypnotisé d’un seul battement de paupière.

Tout à coup, une lumière dans l’œil de l’éplorée, puis un spasme, un rire. D’autres affligés s’approchent, écoutent, gloussent. Un fou rire, un autre, un tonnerre. Les mots d’Ariane s’envolent sur les ailes de leur rire.

Pendant cinq ans, nez teint en rouge, elle est allée de village en village semer du rire et de l’espoir.

Et puis un jour, un oiseau sur un fil a chanté. Elle s’est souvenue de Jean.

Trois jours, trois nuits sans respirer pour achever le tour de son monde. Elle s’est effondrée sous le fil de l’équilibriste.

Cette fois, Jean est descendu. Il s’est assis près d’elle, a posé la tête poussiéreuse d’Ariane sur ses genoux, soupiré : « Te voilà dans un bel état ! ». Elle a ouvert un œil. Vingt ans avaient passé. Il était devenu beau. Elle a tâtonné vers son balluchon, le lui a tendu et, la voix tremblante mais fière, a dit :

« Voilà, tout y est, tu peux vérifier ! ».

Il l’a soupesé, entrouvert, admis la bouche sur le côté :

« Pas mal.

-Ah ?

-Mais il manque quelque chose.

-Quoi ? Quelle chose ?

-l’espace.

- … Pour quoi faire ?

- Pour moi.

Là, elle s’est redressée très rouge, lui a vidé son sac sur la tête et est partie, très fière, très droite, vers son soleil couchant. Au bout de dix pas, elle est revenue en braillant :

-Et toi, l’exigent, dis-moi ! Quel espace m’avais-tu réservé ?

-Celui que je peux et rien de plus.

-Autant dire rien.

-Qu’est-ce que tu en sais ?

Pour la première fois, Ariane a regardé Jean. Regardé vraiment. Et dans un coin de son œil, un tout petit coin, elle a trouvé l’espace qu’il lui avait réservé. Il était bien plus vaste qu’un désert, une forêt, cent pays. Et elle sut que jamais elle n’en ferait le tour.

Ariane a donné à Jean les parfums sur sa peau, le sable de son sablier, son histoire et son rire. Jean a donné à Ariane une place sur son fil, tout le ciel au-dessus et la terre en-dessous.

Lequel a donné le plus ? Lequel a donné le moins ? Moi, j’ai ma petite idée, mais ce n’est pas celle du conte. Parce que les contes… Ne tiennent pas de comptes.

Myriam Rubis

myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article
12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 23:07

L'actualité le confirme : le centre du monde n'est pas la gare de Perpignan mais le cul des femmes. C’est pas nouveau, vous me direz : depuis des millénaires, des religions, des systèmes, des empires se bâtissent et s'écroulent sur lui.

C'est lourd.

Glorieux mais lourd de sentir autour de son séant virer tant de points de vue, de loupes, de mains, de doigts. Car tout le monde s’y penche, sur ce lieu où mon dos perd son nom avec tellement de grâce, et chacun, du premier autodidacte venu au plus éminent spécialiste, y va de sa certitude : pour les uns, il faudrait l’enchâsser comme une sainte relique à l’abri de la poussière ; pour d'autres, le sortir à tous vents et y piquer des fleurs, des crucifix, des lunes ; le poser sur un guéridon ou le fourrer dans un cache-pot ; le sculpter sur les places, le dorer à la feuille, ou alors au contraire le mettre au pilori pour désigner l'ennemie....

Bref, dans un cas comme dans l’autre, c’est de plus en plus clair, un gigantesque cul éclipse le soleil et remplit l’horizon. Est-ce le crépuscule, est-ce un nouveau matin ? On ne sait pas, on ne sait plus, on tremble, on s’interroge, craignant l’apocalypse, espérant un regain, déroutés et hagards sous cette lune immense. L'imberbe se détourne, le barbu se prosterne, le chat médite... Lorsque soudain, sulfureux et tonnant, un souffle de trompette impose le silence. Qu’est-ce donc et d’où vient-ce ? De Naples ou Jéricho ? Que nenni ! C’est du cul qu’elle émane ! Du cul qui n’en peut plus, du cul qui se révolte, s’agite, se libère et pète ainsi au nez des peuples, des nations, des siècles qui l’emmerdent depuis la nuit des temps !

Myriam

myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article
20 juin 2015 6 20 /06 /juin /2015 12:12
L'érotique du lave-vaisselle

Remplir un lave-vaisselle, c’est être nu : les masques tombent, les attitudes cèdent, les convictions s’embrument. Car dans cette situation d’apparence anodine - et justement pour ça - seul l’être agit. Sauvage, pur, désentravé. Vous voulez connaître quelqu’un, le connaître vraiment ? Regardez-le, dans son innocence brute, remplir un lave-vaisselle.

Telle qui semblait indécise et fragile a soudain dans les yeux l’éclat dur du diamant. D’un geste brut, elle empile dix assiettes sans souci de leur équilibre et des restes collés, puis les lâche entre les séparateurs du bac inférieur, indifférente à leurs entrechocs et aux risques de fêlure sur la vaisselle de bonne maman, désireuse peut-être d’entamer le cœur pâle de ces fleurs obstinément laides malgré sa conscience des possibles répercussions d’un tel accident - car elle a horreur des fleurs pâles, elle aurait voulu des pivoines sanglantes ou des iris violets ou pas de fleur du tout mais voilà ce sont ces mièvreries que chaque jour elle affronte dans un effort constant de torsion de sa vision lui occasionnant des torticolis oculaires, alors bon faut la comprendre quelque chose en elle frise la violence, mais hélas, le panier amortit la chute. Certes, la tourelle tremble, le bras gicleur tournoie et l’un des pieds de nivellement s’affaisse sous l’effet de la secousse imprimée à l’ensemble de la structure mais rien d’irréversible ne se produit, alors dépitée elle se saisit d’un bouquet de couverts, fleurs pointues d’acier franc où se reflète la lumière diffractée par une pampille du plafonnier, éclats rouges qui ricochent des couteaux à son œil puis à celui de son conjoint qui passait par là et s’en trouve ébloui, perturbé, mécontent. Car lui s’y serait pris autrement. Tout d’abord, il aurait apporté une pile d’assiettes moitié moins haute et en aurait rincé soigneusement chaque élément avant de les rapprocher précautionneusement de la mécanique lavante. Ensuite, il aurait évalué la déformation de chaque assiette –ce gondolé subséquent aux lavages répétés à haute température - afin de décider de leur ordre d’introduction dans le bac. Cette opération aurait pris un certain temps que sa femme aurait perçu comme dilaté au-delà du nécessaire mais à ce stade, elle se serait contenue, limitant l’expression de son impatience à un tremblement léger de sa jambe gauche. C’est après que ça se serait gâté, au moment où lentement, délicatement, il aurait disposé les assiettes déjà rendues propres par le pré-lavage dans les espaces prévus à cet effet, les redéplaçant, redisposant, intervertissant à plusieurs reprises, le bout de sa langue rose un peu sorti. C’est à la quatrième manœuvre que, sans plus de retenue, elle aurait arraché de ses mains une assiette – déjà propre, faut-il le rappeler - pour la placer brutalement et sans calcul en plein milieu du bac. Il l’aurait reprise, avec un calme froid, pour recalculer son meilleur emplacement ce qui aurait pris un temps augmenté de son trouble généré par l’intervention de sa femme. Cette dernière action se serait répétée au moins trois fois et toujours plus lentement. Jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, elle de sa lenteur, lui de son ingérence, ils se soient empoignés avec vigueur à des endroits ciblés de leur anatomie. Dans la bousculade, le panneau d’ouverture se serait refermé entraînant le bac au fond du réceptacle et le bouton « très sale » se serait enfoncé. Des vibrations auraient alors parcouru leurs deux corps, le rythme saccadé du tourniquet arroseur les aurait affolés, ils n’auraient plus pu contenir leurs pulsions déclenchées par cette simple opération : remplir un lave-vaisselle. Nus, tels qu’en eux-mêmes, sauvagement ils se seraient enlacés contre le panneau, l’impatience de l’une mêlée aux furieuses lenteurs de l’autre, dans une parfaite complémentarité.

Et sous les secousses émanant de leurs corps et de la machine, un bouton de fleur pâle se serait entrouvert.

Myriam Rubis

myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article
31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 19:03
Monsieur Dupont et les oiseaux

Ce matin-là comme tous les matins, M. Dupont passe un peigne à dents dures dans ses cheveux enneigés avant la saison. Il y trace un sillon parfaitement droit que le miroir, comme chaque matin, fait zigzaguer. Ca, M. Dupont ça l’énerve. Alors il aiguise son regard comme un crayon de rentrée des classes et redresse méchamment le menton, mais rien à faire : son reflet a le cou penché et les yeux tristes. « Tu es nul ! » l’engueule M. Dupont et il lui tourne le dos pour nouer sa cravate. Au même moment, le radio-réveil entonne la minute rouge des massacres, ce qui veut dire qu’il est en retard. Il le programme pourtant de plus en plus tôt, mais les infos s’accélèrent ces temps-ci. Un sentiment d’injustice le traverse comme un courant d’air froid et sa cravate fuit sous ses doigts tremblants. Tant pis, qu’elle aille où elle veut, il attrape son manteau muraille et son cartable blindé, fait grincer sans pitié la porte vieillissante, descend l’escalier qui expire en craquant et bondit sur le trottoir qu’il repousse à coups de pieds pour atteindre l’arrêt de bus.

Trop tard ! Le bus part dans un pet fumeux avec le bon horaire et M. Dupont reste avec le mauvais. Alors bien sûr, tout se décale : le vert des arbres se détache des feuilles, le trottoir mord la rue et les contours de M. Dupont s’éloignent de son corps. Il se sent flou et mou. Le temps que tout se rassemble, il s’assoit sur un banc. Sa tête bascule en arrière et ses pensées frontales glissent vers le fond. Du coup, une idée comprimée vers le bas remonte à la surface : marcher ! Mais oui ! Marcher jusqu’au travail, et sur le chemin, acheter des classieux à bureau et autres bimbeloteries officinales ! Pour justifier le retard !

Raffermi par cette pensée, il se lève d’un bond et emprunte la rue commerçante, qui commence à clinquer doucement. C’est pas désagréable, ce roucoulis des choses, ce ferme de l’asphalte... Il en est à se dire que tout est à sa place quand soudain, une harmonie brutale repousse tout vers l’arrière, et sans ménagements, l’empoigne, l’envahit, le tripote à l’intime. Honteux, M. Dupont rougit. Mais ses oreilles s’ouvrent en grand. C’est une gavote d’oiseau qui chante crûment le doux, le rond et le pluvieux, qui susurre des étoiles et d’autres cochonneries. Dans sa poitrine, ça cogne pour sortir. Ca lui dit d’aller voir, et d’y aller tout de suite. Alors il y va.

Ca vient d’un bazar. Un endroit plein d’inutilités que seuls les pauvres peuvent comprendre. Par la porte ouverte, il voit l’origine de son trouble : c’est un galopiot à plumes noires qui perche sur un faux sapin. Un galopiot commun comme on en voit partout, mais qui chante comme on n’entend nulle part. De près, son chant est même plus grand, plus bleu, plus vert. De près, son chant est un endroit. Un endroit inconnu mais qu’on reconnaîtrait. Il ferme les yeux pour mieux s’y promener. Et il n’a pas envie d’en revenir. Il sait maintenant que sa vie est petite, comme une boîte, et qu’il y tourne en rond, cravaté, costumé, sur la pointe d’un pied, et que la musique qui le fait tourner est de très mauvais goût. Il n’y retournera pas. Il ne veut plus retourner nulle part d’ailleurs. Il veut y aller.

Il entre dans la boutique. Dans une travée croulante, un vieil homme aux joues roses dépoussière tendrement une déesse aux seins durs.

M. Dupont extrait de sa gorge un « bon jour » rouillé. Le vieux soulève ses paupières et du soleil en sort.

  • Votre galopiot… Je voudrais vous l’acheter.
  • Il n’est pas à vendre.
  • Je paierai bien !
  • Non, ce serait mal. C’est un ami et il est libre.
  • Il pourrait être libre avec moi !
  • Voyons, ça ne marcherait pas, il m’aime. Adieu.

L’oiseau se bécote un dessous d’aile, insouciant de sa valeur, et M. Dupont sort, mou du dos et de l’espoir. Tellement mou, qu’il traîne en route et arrive très, mais alors là très en retard au bureau, alors bien sûr, il se fait engueuler. Mais il s’en fout. C’est même la première chose dont il se fout. Toutes les autres suivront : l’heure, le nœud de sa cravate, sa mère, les résultats du turluton. Il se fout de tout, sauf du galopiot. Il ne pense même qu’à lui. Chaque matin, il laisse faire les choses qui lui font rater le bus et il part à pied, s’arrête devant l’oiseau et l’écoute chanter. Ca l’aide à respirer et à voir les couleurs. Mais l’effet ne persiste pas. Dès qu’il s’éloigne, ses poumons rétrécissent et tout redevient gris. Encore plus gris qu’avant, avant l’oiseau et les couleurs.

On ne peut pas vivre comme ça, juste un instant par jour, quand on manque d’habitude et qu’on n’a pas appris à faire des provisions. On ne peut pas, ça fait encore plus mal. Mais le mal, ça donne des idées de diverses couleurs, parfois claires, parfois sombres.

Celle qui lui vient est noire : il achète un galopiot tout à fait semblable mais muet de tristesse dans une toute petite cage, et puis une autre cage aux barreaux couleur ciel dans laquelle il dépose un tas de graines de lin ; puis un matin petit, il se rend au bazar, se poste discrètement près de la porte ouverte, et profite du moment où le vieux plumeaute sa statue sans lever les paupières. D’une main, il lâche vers l’intérieur le galopiot muet et de l’autre tend son piège à travers l’embrasure. Le galopiot chanteur voit les graines, fonce sur elles, et la cage se referme avec un bruit cassant. M. Dupont s’enfuit en serrant dans ses bras son bonheur secoué.

A peine arrivé chez lui, il ouvre la cage et dit : « Voilà ! Tu es chez toi, tu es mon ami, chante, s’il-te-plaît, chante, pour moi, rien que pour moi ! »

Mais l’oiseau le regarde de son œil silencieux d’oiseau. Puis il secoue ses ailes et va se poser sur le bord de la fenêtre, le bec vers le dehors. De l’autre côté de la vitre, il y a un mur de pierres. C’est vers ce côté là qu’il se met à chanter, et c’est plus beau, plus grand, plus inconnu que jamais… mais c’est comme au travers d’une toute petite serrure. Parce que M. Dupont n’est pas invité. Alors bien sûr, il a très mal au cœur, mais l’espoir le rend bête. Il se dit que l’oiseau finira par comprendre.

Chaque matin et chaque soir, il lui offre des graines et de l’eau et des mots, mais l’oiseau continue à ne pas chanter pour lui. Il chante pour le mur et M. Dupont écoute par la serrure.

Il finit par perdre espoir. Et quand on perd espoir, il nous vient des idées qu’on n’avait jamais eues : il regarde le mur. Et il voit que les pierres se sont toutes amollies. Et il voit que des fleurs poussent entre les pierres. Mais que sur lui, aucune fleur n’a poussé.

Alors il comprend.

M. Dupont a rapporté l’oiseau à son ami choisi.

Le vieux était assis au milieu de sa quincaille. Entre ses mains molles, sa statue aux seins durs était grise de poussière et son regard était tout replié, comme le galopiot muet qui avait rétréci sur le faux sapin.

M. Dupont a dit : « Bon jour ».

Le vieux a levé les yeux et il a vu l’oiseau. Une étoile mouillée a coulé sur sa joue.

Il s’est levé, a pris la cage, l’a ouverte, et le bon galopiot est allé se poser au plus haut du sapin, au-dessus du mauvais. Et puis il a chanté, et c’était sans serrure, et c’était pour tout le monde.

Les yeux de Dupont ont demandé pardon, et puis il est sorti sans attendre la réponse.

Au bout de quelques pas, il a senti un poids léger sur son épaule. C’était l’autre galopiot, le mauvais. Il a passé la main doucement sur ses plumes et il l’a laissé là.

M. Dupont a été licencié et avec les indemnités, il s’est payé un beau voyage avec son galopiot, jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien.

Un jour, au lever rose d’un soleil de nulle part, l’oiseau muet s’est mis à chanter.

Et c’était pour lui. M. Dupont.

Myriam Rubis

myriam.rubis.wenig.over-blog.com
commenter cet article